FRANCOIS ZOLA  

Je réunis ici les articles que j’ai écrits pour défendre la mémoire de mon père à la suite des immondes attaques dont on a tenté de la salir. Ils appartiennent à l’affaire Dreyfus, car ce n’était ni mon père ni moi qu’on cherchait à déshonorer, c’était simplement en moi le justicier, le porteur de torche qui voulait la pleine lumière.

Ces articles sont bien insuffisants, je compte écrire tout un volume pour glorifier mon père. Depuis longtemps, j’en ai le projet. Mais à mon âge, sans l’obsession des œuvres qui me hantent encore, parfois la crainte me vient de ne plus trouver le temps de réaliser mes rêves les plus chers.

Et, tout au moins, ces articles seront là, ils diront l’indispensable, si la vie ne me permettait pas de les compléter.

Ce premier article : Mon Père, a paru dans l’Aurore, le 28 mai 1898, au lendemain de l’ignoble attaque, les trois autres, réunis sous le titre de François Zola, ont paru dans l’Aurore également, le premier le 23 janvier 1900, le second le 24 janvier et le troisième le 31. On y trouvera les faits et les dates permettant de suivre et de comprendre toute l’affaire judiciaire qui s’est déroulée. Et j’ajouterai, simplement que, poursuivi pour dénonciation calomnieuse par l’insulteur de mon père, que j’avais accusé d’usage de faux, je fus acquitté le 31 janvier 1900, acquittement qui était comme la condamnation des artisans d’outrages et de mensonges.

E.Z.

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MON PERE

Il s’est trouvé des âmes basses, d’immondes insulteurs, dans la guerre effroyable des guet-apens qui m’est faite, parce que j’ai simplement voulu la vérité et la justice, il s’est trouvé des violateurs de sépulture pour aller arracher mon père à la tombe honorée, où il dormait depuis plus de cinquante ans. On me hurle, parmi un flot de boue : " Votre père est un voleur ". Et l’on trouve un vieillard de quatre-vingt ans passés, qui cherche des injures et des outrages dans les tremblants souvenirs de sa treizième année, pour raconter que mon père était un parasite et qu’il avait commis toutes les fautes. Ce vieillard n’a qu’une excuse : il croit défendre le drapeau, il aide sa mémoire pour terrasser en moi le traître. Ah ! le pauvre homme ! Ah la mauvaise action dont on lui a fait salir sa vieillesse.

Ces choses se seraient passées vers 1830. Je les ignore. Mais comment veut-on que j’accepte pour vrai des faits apportés de la sorte par des gens, qui depuis des mois, combattent pour le mensonge, avec tant d’impudence ?

Je veux répondre tout de suite, dire ce que je sais, mettre debout sous la pleine lumière le François Zola, le père adoré, noble et grand, tel que les miens et moi l’avons connu.

C’est en 1839, seulement que mon père épousa ma mère, à Paris : un mariage d’amour, une rencontre à la sortie d’une église, une jeune fille pauvre épousée pour sa beauté et pour son charme. Je naissais l’année suivante, et à peine âgé de sept ans, je me revois derrière le corps de mon père, l’accompagnant au cimetière, au milieu du deuil respectueux de toute une ville. C’est à peine si j’ai d’autres souvenirs de lui, mon père passé comme une ombre dans le souvenir de ma petite enfance. Et je n’ai eu, pour le respecter, pour l’aimer, que le culte que lui avait gardé ma mère qui continuait à l’adorer comme un dieu de bonté et de délicatesse.

Aujourd’hui, on m’apprend ceci : " Votre père est un voleur ". Ma mère ne me l’a jamais dit, et il est heureux qu’elle soit morte pour qu’on ne lui donne pas cette nouvelle, à elle aussi. Elle ne connaissait du passé de l’homme tendrement aimé que des choses belles et dignes. Elle lisait les lettres qu’il recevait de sa nombreuse parenté en Italie, lettres aujourd’hui entre mes mains, et elle y trouvait seulement l’admiration et la tendresse que les siens gardaient pour lui. Elle savait la vraie histoire de sa vie, elle assistait à son effort de travail, à l’énergie qu’il déployait pour le bien de sa patrie d’adoption. Et jamais, je le répète, je n’ai entendu sortir de sa bouche que des paroles de fierté et d’amour.

C’est de cette religion que j’ai été élevé. Et au François Zola de 1830, le prétendu coupable que personne des nôtres n’a connu qu’on s’efforce de salir d’une façon infâme, uniquement pour me salir moi-même, je ne puis qu’opposer le François Zola tel que notre famille, telle que toute la Provence l’a connu, dès 1833, époque à laquelle il est venu se fixer à Marseille.

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François Zola dont le père et le grand-père avaient servi la République de Venise comme capitaines fut lui-même lieutenant, à l’âge de 23 ans. Il était né en 1795, et, j’ai sous les yeux un volume italien portant la date de 1816, un Traité de nivellement topographique, qu’il publia à Padoue, et qui est signé " Dottore in matematica Francesco Zola, luogotenente ".

Il servit, je crois, sous les ordres du prince Eugène. Le malheur est que dans l’affreuse bousculade où je suis, je cherche avec angoisse depuis deux jours, parmi mes papiers de famille, des documents, des journaux de l’époque, que je ne puis retrouver. Mais je les retrouverai, et les dates précises, et les faits précis seront donnés. En attendant, ce n’est ici que ce que je sais de mémoire : l’obligation où fut mon père de quitter l’Italie, au milieu des bouleversements politiques, son séjour en Autriche, où il travailla à la première ligne ferrée qui fut construite en Europe, période de sa vie sur laquelle les documents les plus complets m’ont été récemment promis, les quelques années qu’il passa en Algérie, capitaine d’habillement de la légion étrangère, à la solde de la France, enfin son installation à Marseille, comme ingénieur civil, en 1833.

C’est ici que je le reprends, hanté d’un grand projet. A cette époque, la ville de Marseille, dont le vieux port était insuffisant, songeait à un nouveau port, ce port vaste qui fut plus tard établi à la Joliette. Mon père avait proposé un autre projet, dont j’ai encore les plans, un atlas énorme, et il soutenait avec raison que son port intérieur, qu’il installait aux Catalans, offrait une sécurité beaucoup plus grande que celui de la Joliette, où les bateaux sont peu protégés par les jours de mistral. Pendant cinq années, il lutta, et l’on trouverait l’histoire de toute cette lutte dans les journaux du temps. Enfin, il fut battu, le port de la Joliette l’emporta, et il s’en consola  dans une autre entreprise, qui, cette foi-ci, devait réussir.

Sans doute, pendant qu’il se débattait à Marseille, des affaires avaient dû l’appeler à Aix, la ville voisine. Et j’imagine que la vue de cette ville mourante de soif au milieu de sa plaine desséchée lui donna alors l’idée du canal qui devait porter son nom. Il voulait appliquer là un système de barrage qu’il avait remarqué en Autriche, des gorges de montagne fermées par de vastes murailles, qui retenaient les torrents, emprisonnaient les eaux de pluie.

Dès 1838, il fait des voyages, il étudie les environs de la ville, il dresse des plans. Bientôt, il donne sa vie à cette idée unique, trouve des partisans, combat des adversaires, lutte près de huit années avant de pouvoir mettre debout son entreprise, au milieu des obstacles de toutes sortes. Il fut forcé plusieurs fois de se rendre à Paris, et ce fut pendant un de ces voyages qu’il épousa ma mère. De forts appuis lui étaient venus, M. Thiers et M. Mignet avaient bien voulu s’intéresser à son projet et lui servir de parrains. D’autre part, il avait trouvé un avocat au Conseil d’Etat, M. Labot, qui se dévouait passionnément à sa cause. Enfin, le Conseil d’Etat accueillit la déclaration d’utilité publique, le roi Louis-Phillipe accorda l’ordonnance nécessaire. Et les travaux commencèrent, les premiers coups de mine faisaient sauter les grands rocs du vallon des Infernets, lorsque mon père mourut brusquement à Marseille, le 27 mars 1847.

On ramena le corps à Aix sur un char drapé de noir. Le clergé sortit de la ville, alla recevoir le corps hors des murs, jusqu'à la place de la Rotonde. Et ce furent des obsèques glorieuses, auxquelles toute une population participa.

M. Labot, l’avocat du Conseil d’Etat, accouru de Paris, fit un discours dans lequel il conta la belle vie de mon père, et je crois bien que le fondateur du Sémaphore, Barlatier, fit également un discours, vint dire adieu au nom de Marseille à l’ingénieur, au bon citoyen qu’il avait souvent soutenu. C’était un vaillant qui s’en allait, un travailleur que toute une cité remerciait de l’acharnement qu’il avait mis à vouloir lui être utile.

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Je l’ai dit, je cherche depuis deux jours avec une fièvre douloureuse les preuves de ces choses. J’aurais surtout voulu retrouver le numéro du Mémorial d’Aix, où est le compte rendu des obsèques de mon père. Il m’aurait suffi de le reproduire, de donner surtout le texte de discours, pour que le véritable François Zola fût connu. Le malheur est qu’il n’est pas commode de remettre la main sur des journaux datant de plus de cinquante ans. Je viens d’écrire à Aix et j’espère pouvoir faire au moins copier le compte rendu à la bibliothèque.

Mais, si je n’ai point retrouvé dans mes papiers le numéro en question, en voici pourtant quelques autres, qui seront des preuves suffisantes.

C’est d’abord dans un numéro du Sémaphore, en date du samedi 11 mai 1844, dans lequel se trouve une correspondance d’Aix, datée du 9 mai : " Nous sommes heureux de pouvoir annoncer à nos citoyens que le 2 de ce mois, le Conseil d’Etat, sections réunies, a déclaré définitivement l’utilité publique du canal Zola, et a adopté en entier le traité du 19 avril 1843, consenti entre la ville et l’ingénieur. Cette question, d’une si grande importance pour notre ville, est donc complètement résolue, malgré les innombrables difficultés qu’on lui opposait et que M. Zola a surmontés avec une grande énergie et une persévérance à toute épreuve. "

C’est ensuite un numéro de la Provence, publiée à Aix, dans lequel se trouve le texte complet de l’ordonnance royale autorisant M. Zola, ingénieur, à construire le canal Zola. L’acte est donné au palais de Neuilly, le 31 mai 1844, signé Louis-Phillipe, et contresigné par le ministre de l’Intérieur, L. Duchâtel.

C’est un autre numéro de la Provence, en date du 29 juillet 1847, quatre mois après la mort de mon père, dans lequel est racontée une visite que M. Thiers, alors en voyage, fit aux chantiers du canal Zola : " Hier, 28 juillet, M. Thiers, ainsi que MM. Aude, Leydet, juge de paix, et plusieurs autres notabilités de la ville, sont allés inopinément visiter les travaux du canal Zola, à la colline des Infernets. Ils ont été reçus au milieu des bruyantes détonations des coups de mine, que les ouvriers, prévenus à la hâte, avaient préparés à cette intention... M. Pérémé, le gérant, a profité de la circonstance pour présenter à M. Thiers le jeune fils de M. Zola. L’illustre orateur a fait le plus gracieux accueil à l’enfant ainsi qu’à la veuve d’un homme dont le nom vivra parmi les bienfaiteurs du pays ."

Enfin, comme je ne veux pas remplir ce journal, je me contenterai de donner encore la lettre suivante, qui était adressée à M. Emile Zola, homme de lettres, 23, rue Truffaut, Batignolles-Paris :

" Aix, le 25 janvier 1869.

" MONSIEUR,

" J’ai l’honneur de vous adresser une ampliation de la délibération du conseil municipal d’Aix, du 6 novembre 1868, et du décret du 19 décembre suivant, qui décident de donner au boulevard du chemin-Neuf la dénomination de boulevard François-Zola, en reconnaissance des services rendus à la cité par M. Zola, votre père.

" J’ai donné des ordres pour que la délibération du conseil municipal, sanctionnée par l’empereur, reçoive immédiatement son exécution.

" Agréez, monsieur, l’assurance de ma considération très distinguée.

" Le maire d’Aix,

" P. ROUX. "

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Et c’est cet ingénieur dont le projet de nouveau port a occupé Marseille pendant des années, qui serait un individu, un parasite vivant de la desserte d’une famille ! Et c’est cet homme énergique, dont la lutte au grand jour pour doter la ville d’Aix d’un canal est restée légendaire, qui serait un simple aventurier qu’on aurait chassé de partout ! Et c’est ce bon citoyen, bienfaiteur d’un pays, ami de Thiers et de Mignet, auquel le roi Louis-Philippe accorde des ordonnances royales, qui serait un voleur, sorti honteusement de l’armée italienne et de l’armée française ! Et c’est ce héros de l’énergie et du travail, dont le nom est donné à un boulevard par une ville reconnaissante, qui serait un homme abominable, le crime et la honte de son fils !

Allons donc ! A quels sots, à quels sectaires même, espérez-vous faire croire cela ? Expliquez donc comment Louis-Philippe, s’il avait eu affaire à un soldat déshonoré, aurait signé l’ordonnance d’utilité publique ? Comment le Conseil d’Etat aurait accueilli le projet avec une ferveur marquée ? Comment d’illustres amitiés seraient venues à mon père, comment il n’y aurait plus eu autour de lui qu’un concert d’admiration et de gratitude ?

Un homme m’attend au coin d’une rue, et, par derrière, m’assène un coup de bâton : " Votre père est un voleur ". Dans l’étourdissement de cette attaque lâche et ignominieuse, que faire ? La faute commise, dont j’entends parler pour la première fois, remonterait à soixante-six ans. Je le répète, aucun moyen de contrôle, de discussion surtout. Et alors me voilà à la merci de l’outrage, sans autre défense possible que de crier tout ce que je sais de bon et de grand sur mon père, toute la Provence qui l’a connu et aimé, le canal Zola qui clame son nom et le mien, son nom encore qui est sur la plaque d’un boulevard et dans tous les cœurs des vieillards qui se souviennent.

Mais les misérables insulteurs ne sentent donc pas une chose, c’est que, même s’ils disent vrai, si mon père jadis avait commis une faute -- ce que je nierai de toute la force de mon âme, tant que je n’aurai pas moi-même fais l’enquête --, oui ! si même les insulteurs disaient la vérité, ils commettraient là une action plus odieuse et plus répugnante encore ! Aller salir la mémoire d'un homme qui s’est illustré par son travail et son intelligence, et cela pour frapper son fils, par simple passion politique, je ne sais rien encore de plus vil, de plus bas, de plus flétrissant pour une époque et pour une nation !

Car nous sommes arrivés là, à des monstruosités qui semblent ne plus soulever le cœur de personne. Notre grande France en est là, dans cette ignominie, depuis qu’on nourrit le peuple de calomnies et de mensonges. Notre âme est si profondément empoisonnée, si honteusement écrasée sous la peur, que même les honnêtes gens n’osent plus crier leur révolte. C’est de cette maladie immonde que nous allons bientôt mourir, si ceux qui nous gouvernent, ceux qui savent, ne finissent pas par nous gouverner, vous qui êtes les maîtres, agissez, agissez vite ! ne nous laissez pas tomber plus bas dans le dégoût universel !

Moi, je me charge de ma querelle, et je compte y suffire. Puisque j’ai la plume, puisque quarante années de travail m’ont donné le pouvoir de parler au monde et d’en être entendu, puisque l’avenir est à moi, va ! père, dors en paix dans la tombe, où ma mère est allée te rejoindre. Dormez en paix dans la tombe côte à côte. Votre fils veille, et il se charge de vos mémoires. Vous serez honorés, parce qu’il aura dit vos actes et vos cœurs.

Lorsque la vérité et la justice auront triomphé, lorsque les tortures morales sous lesquelles on s’efforce de me broyer l’âme seront finies, c’est ta noble histoire, père, que je veux conter. Depuis longtemps j’en avais le projet, les injures me décident. Et sois tranquille, tu sortiras rayonnant de cette boue dont on cherche à te salir, uniquement parce que ton fils s’est levé au nom de l’humanité outragée. Ils t’ont mis de mon calvaire, ils t’ont grandi. Et, si même je découvrais une faute dans ta jeunesse aventureuse, sois tranquille encore, je t’en laverai, en disant combien ta vie fut bonne, généreuse et grande.

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FRANCOIS ZOLA

I

Le 23 mai 1898, le matin même du jour où je devais comparaître devant le jury de Versailles, M. Judet publia, dans le Petit Journal, une biographie mensongère et diffamatoire de mon père, l’ingénieur François Zola, dans laquelle il insistât particulièrement sur des faits qui se seraient passés à Alger, en 1832, lorsque mon père y était lieutenant à la légion étrangère.

Le 25 mai, deux jours après, M. Judet publiait un nouvel article où il donnait, pour appuyer les prétendus faits relevés par lui, une conversation que le général de Loverdo aurait eu avec un reporter du Petit Journal, conversation que le général devait rétracter en partie, dans un entretien qu’il eut plus tard avec un autre journaliste.

Le 28 mai, je répondis, dans l’Aurore, par un article intitulé, Mon père, utilisant les quelques documents que j’avais sous la main, ne pouvant puiser dans un dossier qu’on me disait enfermé sous des triples serrures au ministère de la Guerre, racontant tout ce que je savais de mon père, quel homme de travail, de loyauté, de bonté il avait toujours été, et quelle mémoire il avait laissée, vénérée de tous, après des travaux considérables et des bienfaits sans nombre. Puis immédiatement j’assignais M. Judet devant le tribunal correctionnel pour diffamation.

Dès les premiers jours de juin, avant le 15, date de la chute du ministère Méline, dont il faisait parti, j’écrivis au général Billot, ministre de la Guerre pour lui demander la communication du dossier de mon père, en me basant sur la divulgation criminelle qui venait d’en être faite. Et, dès que M. Cavaignac lui eut succédé, au commandement de juillet, j’écrivis au nouveau ministre, pour lui faire la même demande. Tous les deux refusèrent, en alléguant cette raison formelle que "les dossiers des officiers sont des dossiers secrets, constitués uniquement en vue des besoins administratifs ".

Le 18 juillet, le matin même du jour où, pour la deuxième fois je devais comparaître devant le jury de Versailles, M. Judet publia dans le Petit Journal, les deux lettres du colonel Combe, comme preuve décisive des malversations commises par mon père, qu’il avait divulguées le 23 mai, environ deux mois auparavant. Il prétendait avoir reçu ces deux lettres d’un anonyme, accompagnées d’un commentaire.

Le 3 août, M. Judet fut condamné, pour ces articles diffamatoires du 23 et 25 mai, à cinq mille francs de dommages-intérêts, et ce fut ce même jour que mon avocat, Me Labori, déposa en mon nom, contre lui, une accusation en faux et usage de faux. Le 18 juillet le jour où je quittais la France, au sortir de l’audience de Versailles, je n’avais pas lu le Petit Journal. Je ne le lis jamais. Et je n’avais connu les prétendues lettres du colonel Combe qu’en Angleterre, lorsqu’un ami, était venu me les faire lire. Notre conviction fut absolue, nous soupçonnions par quelles mains suspectes elles avaient passé, elles ne pouvaient être que des faux.

Le 29 août, M. Cavaignac écrivit au garde des Sceaux qu’il m’avait bien refusé la communication du dossier de mon père, parce que j’étais un simple particulier, mais qu’il ne croyait pas pouvoir la refuser à M. Flory, le juge d’instruction chargé d’instruire le cas de M. Judet, accusé par moi d’usage de faux. Et, le 9 septembre, le général Zurlinden autorisa M. Flory à prendre possession de la deuxième lettre Combe, qui se trouvait seule au dossier, car on n’y avait pas trouvé la première. Et, le 15 septembre, M. Flory la recevait des mains de M. Raveret, chef du bureau des archives. Et le 4 octobre, mon avoué Me Collet, ayant demandé la communication des huit pièces, mentionnées dans la deuxième lettre Combe, M. Flory dut retourner au ministère, où M. Raveret lui déclara qu’il n’existait au dossier en dehors de cette lettre, que la demande de démission de mon père et une lettre de transmission du général Trézel, chef d’état-major du duc de Rovigo, commandant du corps d’occupation en Algérie. Et les deux pièces furent remises à M. Flory ainsi que la deuxième lettre Combe.

Le 11 janvier 1899, M. Flory ayant rendu ordonnance de non-lieu, en déclarant que les pièces lui paraissaient authentiques, et M. Judet m’ayant en conséquence attaqué pour dénonciation calomnieuse, je fus condamné par défaut à cinq cents francs de dommages-intérêts. J’étais absent de France, je ne devais y rentrer que le 5 juin. Et c’est ce procès qui, en revenant, après mon opposition, m’a permis de reprendre mon enquête et d’adresser une troisième demande au nouveau ministre de la Guerre, le général de Galliffet, pour que le dossier de mon père me fut communiqué. Le procès, qui, après plusieurs remises, revenait le 27 décembre dernier, a été renvoyé au 24 janvier prochain, pour me permettre de mener à bien mes recherches.

Le 9 décembre 1899, j’avais donc demandé la communication du dossier au général de Galliffet, qui refusa, le 14, dans les mêmes termes que le général Billot et M. Cavaignac : les dossiers des officiers étaient des dossiers secrets, constitués uniquement en vue des besoins administratifs. Mais, dans une deuxième lettre, le 16, il voulait bien me remettre les résultats de l’enquête que je lui avais demandé d’ouvrir, pour arriver à savoir comment et par qui M. Judet avait eu communication du dossier de mon père. Le sous-chef du bureau des archives, M. Hennet, se souvenait très nettement qu’il avait remis ce dossier à un officier, aujourd’hui décédé. Et cet officier n’était autre que le colonel Henry.

Le 16 décembre, le même jour, j’écrivis à M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil des ministres, afin de porter les faits à sa connaissance, et en le priant de soumettre le cas au Conseil. Il était impossible qu’on ne communiqua point au fils de l’homme injurié, diffamé, un dossier qui avait passé par les mains suspectes et qu’on avait promené dans les journaux, pour la plus abominable des publicités. Et, le 20 décembre, M. Waldeck-Rouseau voulut bien me répondre que le Conseil des ministres, d’accord avec le ministre de la Guerre, avait décidé que le dossier de mon père serait mis à ma disposition. Enfin !

On voit qu’il m’a fallu de l’entêtement et de la patience. Jamais d’ailleurs je n’aurais abouti, sans des circonstances heureuses. C’est pourquoi, avant de rendre un compte exact de mon enquête, je tiens à remercier ici M. Waldeck-Rousseau, le général de Galliffet et les hauts employés du ministère de la Guerre, de leur bienveillant accueil et de l’empressement qu’ils ont mis à faciliter mes recherches.

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Dans une visite de courtoisie que je fis au général de Galliffet, il fut décidé que le dossier de mon père me serait communiqué le mercredi 3 janvier ; et j’ai obtenu d’amener avec moi, Me Labori, mon avocat, et mon confrère et ami Jacques Dhur, qui a fait sur mon père un livre des plus remarquable. Nous avons été reçus tous les trois, au bureau des archives administratives, par M. Raveret, chef de ce bureau, et par M. Hennet, sous-chef. Et je vais tâcher de résumer très clairement le résultat de notre premier examen.

D’abord, la communication du dossier de mon père au colonel Henry. Le ministre avait bien voulu autoriser MM. Raveret et Hennet à répondre aux questions indispensables que, j’étais forcé de leur poser pour comprendre. Ainsi M. Hennet prétendait que la communication avait eu lieu en 1897, ce qui était impossible. Il a dû revenir sur cette date, en se souvenant que cette communication s’était produite quelque temps après ma condamnation du 23 février, ce qui la met dans la première quinzaine de mars 1898. Si sa mémoire hésite, s’il ne peut donner une date précise, c’est que, malheureusement la communication n’a laissé aucune trace écrite ; et cela vaut la peine d’être raconté.

Le colonel Henry aurait simplement envoyé un employé de son bureau, un subalterne, avec un ordre écrit, pour qu’on lui livrât le dossier de mon père. Et M. Hennet, après avoir cherché et trouvé le dossier, se serait contenté de le remettre au subalterne, sur un simple récépissé. De sorte qu’il ne reste de la communication que le souvenir naturellement très vague de M. Hennet. Nous ne saurons jamais le jour exact de la livraison du dossier, ni le jour où il a été rendu, ni par conséquent le temps qu’il a pu rester entre les mains du colonel Henry. Et, comme je m’étonnais de cette extraordinaire façon d’agir dans une grande administration, M. Raveret a bien voulu me répondre que toutes les communications ne se font pas heureusement ainsi. Elles sont d’ordinaire notées sur un registre avec les dates, ainsi que les conditions dans lesquelles elles sont faites. Seulement, il paraît que les "communications confidentielles " ne doivent laisser aucune trace. Et il est vraiment très fâcheux que la communication du dossier de mon père au colonel Henry ait été "confidentielle ".

Mais il y a beaucoup mieux. Grâce aux quelques questions que j’ai eu l’autorisation de poser, et auxquelles MM. Raveret et Hennet ont bien voulu répondre, j’ai pu me faire une idée exacte de l’état dans lequel dorment, par centaines de mille, les dossiers de nos officiers, aux archives administratives. Je parle de ceux qui datent de quarante, de cinquante, de soixante ans et davantage. Le dossier de mon père était là depuis soixante-six ans c’est un bel âge. On s’imagine donc aisément cette nécropole, cet amas considérable endormi sous la poussière, au fond de casiers vénérables. On ne les fouille naturellement plus pour les "besoins administratifs ", comme dit M. Cavaignac. Ils sommeillent dans le respect de l’oubli, ils sont retournés aux limbes des choses effacées, inexistantes. Je crois savoir que les recherches utiles n’y peuvent êtes faites que grâce au système de fiches, dont la collection est sous clé, au fond d’une armoire. Mais ils n’en sont pas moins là, à la merci des générations nouvelles, sous l’unique protection de l’insignifiance et de l’indifférence où ils reposent. Et la chose terrible est que les anciens, c’est-à-dire les plus nombreux, n’ont pas de bordereau, et que les pièces qu'ils contiennent ne sont même pas cotées. Ils n’ont par conséquent pas d’existence régulière, le premier venu peut y ajouter ou en enlever des pièces, y substituer des pièces à d’autres pièces. Qui le saurait, qui pourrait le prouver ? Cela fait trembler, lorsqu’on songe que là dort l’honneur de l’armée, tout le secret redoutable des fautes cachées et pardonnées, les dossiers de tous les chefs ; que personne ne doit connaître, et qu’un employé criminel ou simplement sectaire peut adultérer impunément, en y introduisant des documents nouveaux, ou en retranchant ceux qui le gênent.

C’est donc dans cet état que se trouvait le dossier de mon père, lorsqu’il a été communiqué au colonel Henry. Il était enfermé dans une chemise du temps, qui ne porte ni le nombre ni la nature des pièces. Ces pièces n’étaient pas cotées, et il n’existait pas de bordereau. Ces faits ont été reconnus par MM. Raveret et Hennet. Je crois qu’ils m’ont même dit que les pièces ne portaient pas, à ce moment, le timbre des archives ; car, si toutes les pièces de tous les dossiers n’ont pas été timbrées aujourd’hui, maintenant qu’elles sont entassées par millions ? et ce n’est qu’en revenant des mains du colonel Henry que le dossier de mon père a pris tout d’un coup une importance, est devenu une chose grave, considérable et vivante. Il est sorti des limbes, de la nécropole où sommeillent dans la poussière les centaines de milliers de dossiers vagues, retombés à jamais au néant. Il s’agissait à présent de ne pas l’y replonger, de le classer ailleurs, dans la série des dossiers qui comptent. Comme il rentrait dans la vie pour les "besoins administratifs ", M. Hennet a reçu l’ordre de lui faire une toilette ; et il l’a pourvu d’abord d’une belle chemise neuve, avec toutes sortes de lettres et de chiffres, correspondant à des classifications ; puis, il a coté soigneusement les pièces au crayon bleu, et il a dressé de ces pièces un bordereau très exact. Enfin, le dossier de mon père avait une existence régulière. Il était temps.

Tel est, dans sa forme nouvelle, le dossier qui m’a été mis sous les yeux. Si je dois ignorer toujours le nombre et la nature des pièces qu’il contenait, lorsqu’il a été confié à la loyauté du colonel Henry, vers la première quinzaine de mars 1898, j’ai pu constaté qu’il se compose aujourd’hui de trente pièces, inscrites sous vingt et une cotes. Le bordereau est, je crois, de l’écriture de M. Hennet, et il est ainsi signé : " Clos le présent bordereau à trente pièces, contenues sous vingt et une cotes, le 8 juin 1898. Le chef du bureau : Raveret ". Je me permets de trouver ce mot "clos " tout à fait fâcheux, car il éveille je ne sais quel dossier ouvert à toutes les pièces que le vent apportait, et qu’on s’est décidé à clore, lorsqu’il a été plein. Mais ce n’est là qu’une impression, et je contente de poser ici les faits, me réservant de les éclairer et de les discuter plus loin. Que l’on veuille bien retenir seulement la date du 8 juin 1898.

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J’en arrive au contenu du dossier actuel, aux trente pièces sous les vingt et une cotes. Mon désir vif serait de donner le bordereau tout entier, dont j’ai pris copie, ainsi que les pièces importantes, aidé de mon confrère et ami Jacques Dhur. Mais je prévois que toutes ces explications vont être longues, et je ne voudrais pas fatiguer l’attention. Je me bornerai donc à des indications générales.

D’abord les deux prétendues lettres du colonel Combe, publiées le 18 juillet 1898 par le Petit Journal, la première n’est pas là, ainsi que le général de Galliffet me l’écrivait, dans sa lettre du 16 décembre 1899. Elle a disparu, elle n’a jamais existé, nous verrons cela tout à l’heure. Ensuite, de la cote une que porte l’ancienne chemise, celle qui habillait le dossier de la nécropole, à la cote quatorze que porte la deuxième lettre Combe, il y a vingt-trois pièces, et l’on peut dire que ces pièces ont été en grande partie fournies par mon père, pour appuyer sa demande d’être réintégré dans la légion étrangère, avec son grade de capitaine, qu’il avait obtenu autrefois, dans l’armée franco-italienne du prince Eugène Napoléon. C’était un droit, on lui demandait donc de produire ses états de service, et il envoyait tout un dossier qui se trouve là, ses brevets, ses diplômes, les attestations de ses chefs. M. Judet, qui a demandé et obtenu, lui aussi, la communication du dossier s’empressa certainement, sur la lecture de ces pièces, de rectifier la biographie mensongère et diffamatoire qu’il a publié de mon père, en le représentant comme un aventurier chassé de partout, de l’armée italienne et de l’armée autrichienne.

Mon père était né en 1795. Il y a là une pièce qui le montre élève du roi Napoléon à l’école militaire de Pavie, du 13 janvier 1810 au 10 avril 1812, caporal le 8 mars 1811, fourrier le 12 mai 1811. Il y a une pièce, son brevet d’officier, qui le montre sous-lieutenant au quatrième léger, le 10 avril 1812, et lieutenant dans l’artillerie royale, le 15 juillet 1812. Il avait alors 17 ans. Il y a une pièce qui, après la dislocation de l’armée italienne, le montre comme lieutenant dans la première batterie légère austro-italienne. Il y a sa démission, lorsqu’il crut devoir quitter la nouvelle armée. Il y a une lettre de lui où il explique que de 1812 à 1814 il a servi sous le prince Eugène Napoléon, que de 1814 à 1820 il a servi dans un régiment italien qui passa au service de l’Autriche, qu’il n’a donné sa démission qu’à la suite de la "loi barbare du gouvernement autrichien au moyen de laquelle et par bonté souveraine (expression de la loi) on introduisit, à la fin de 1831, la bastonnade dans les régiments italiens dont je faisais parti ". Il y a encore le brevet d’associé correspondant à l’Académie des sciences, des lettres et des arts de Padoue. Il y a enfin des pièces relatives au projet d’un système nouveau de fortification, que mon père avait déposé au ministère de la Guerre, et sur lesquelles je reviendrai plus loin. Tel est le gros du dossier, tout un ensemble admirable qui explique comment mon père, dans une heure difficile, où tout lui manquait, loin des siens, voulut rentrer au service de la France, qu’il avait déjà servie, et obtint, en juillet 1831, d’être réintégré comme lieutenant dans la légion étrangère.

Ensuite, avec la demande de démission du 3 juillet 1832, et la lettre que le général Trézel écrivit pour la transmettre, arrive la lettre Combe, sous la cote quatorze. Et ces trois pièces ne sont plus suivies que de six autres, des lettres de bureau à bureau sur les difficultés que souleva la démission, définitivement acceptée par le roi, le 30 janvier 1832, et une note enfin établissant que mon père rentra en France et fut débarqué à Marseille, le 24 janvier 1833.

On voit la coupure que fait la lettre Combe. Et quel extraordinaire dossier ! Il semble qu’une tempête avait soufflé dedans, avant que le bordereau et les cotes de M. Hennet lui aient donné une figure décente. La lettre Combe annonce huit pièces : elles n’y sont pas, elles ont disparu, on ne peut savoir où elles se sont envolées. Des trous sont partout. On trouve bien la pièce qui accuse mon père, on ne trouve pas celles qui devraient m’expliquer son cas, sa défense, ce qu’il a répondu. Si mon père a été emprisonné, il a subi un interrogatoire ; et s’il a fait des aveux, où sont-ils ? Un choix semble avoir été fait, pour qu’il n’y ait plus ainsi, au dossier, que l’accusation. Et l’accusation, cette lettre Combe, car elle accuse seule, combien elle nous est apparue singulière, à Me Labori, à Jacques Dhur et à moi ! Le papier est du temps, un peu trop vieilli peut-être. L’encre aussi paraît ancienne. Mais la pièce ne porte ni entête, ni cachet, si ce n’est le cachet des archives, apposé par M. Hennet en 1898 je crois. Une ligne, d’une main plus pesante, a été sûrement ajoutée à la fin. La dernière lettre de la signature, le e muet, a été repris et surchargé, comme pour couvrir une autre lettre, ce qui fait que Combe est écrit là sans s ! malgré l’acharnement qu’on a mis partout à écrire Combe avec un s. D’ailleurs, ce n’étaient là que quelques remarques matérielles, faites dans un premier examen. Je réserve, pour tout à l’heure, les caractères moraux.

Et l’on comprend donc que lorsque je suis sorti de cette première visite aux archives, j’ai décidé, avec Me Labori, d’écrire de nouveau au ministre de la Guerre, pour lui en faire connaître les résultats et pour lui adresser trois nouvelles demandes. D’abord, je le priais de bien vouloir ordonner des recherches, car il me semblait impossible qu’un dossier judiciaire n’existât pas, qui expliquerait le désordre et les trous du dossier administratif. Ensuite, je lui demandais de faire faire également des recherches au comité du génie, pour y découvrir le dossier du projet de fortification, avec plans à l’appui, que mon père avait soumis au ministère de la Guerre en 1831. Enfin je lui demandais de permettre qu’une expertise contradictoire fût faite sur la lettre Combe, il aurait désigné un expert, j’en aurai choisi un autre, et l’expertise aurait eu lieu, sur les pièces de comparaison que le bureau des archives se serait chargé de fournir.

J’avais écrit cette nouvelle lettre au général de Galliffet le 4 janvier dernier. Et, le 9 janvier, je recevais de son chef de cabinet, le général Davignon, une réponse qui a fait entrer mon enquête dans une nouvelle phase.

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Le général Davignon m’écrivait : " Le ministre de la Guerre me charge de vous informer que l’examen auquel ont donné lieu les diverses demandes que vous lui avez adressées, après avoir pris une première communication du dossier de M. François Zola, et les recherches qui en ont été la conséquence, ont permis de retrouver dans les bureaux de la direction du contentieux et de la justice militaire, un autre dossier se rapportant à l’affaire concernant M. François Zola ". Et le général Davignon terminait en me disant que le ministre m’attendait à son cabinet le 13 janvier, pour régler dans quelles conditions le nouveau dossier me serait soumis.

Le 13 janvier, je trouvais, dans le cabinet du général de Galliffet, le directeur du contentieux et de la justice militaire M. le contrôleur général Cretin, un conseiller d’Etat, détaché au ministère de la Guerre, depuis quelques mois seulement. Je veux tout de suite dire la haute impartialité et la grande obligeance que j’ai trouvées en lui. Il avait rédigé sur mes trois demandes un court rapport, dont le ministre voulut bien me donner lecture. L’expertise contradictoire n’était pas acceptée, pour des raisons que j’aurai à dire plus loin. Des recherches allaient être faites au comité du génie. Enfin, il était entendu que M. le contrôleur général allait me donner connaissance du nouveau dossier découvert.

J’ai remercié vivement le général de Galliffet, et j’ai suivi M. Cretin dans son bureau, où il a mis le dossier à ma disposition. Encore un dossier dans une véritable chemise du temps, mais toujours un dossier sans bordereau ni cote. C’est désolant, les vieux dossiers du ministère de la Guerre sont vraiment trop à la merci du vent qui souffle. D’ailleurs, je n’ai trouvé là qu’une pièce intéressante, une lettre du duc de Rovigo, que les autres pièces, sept ou huit, des lettres de bureau à bureau, ne font qu’appuyer. Et avant de me retirer, j’ai pu prendre immédiatement copie de cette lettre, qui a pour moi une importance considérable.

Je donne cette lettre en entier. Il faut remarquer que le duc de Rovigo était alors le commandant en chef de notre corps d’occupation, à Alger, que le général Trézel était son chef d’état-major et que le colonel Combe, commandant de la légion étrangère, se trouvait naturellement sous ses ordres.

Alger, le 17 septembre 1832.

" MONSIEUR LE MARECHAL,

" Par la lettre que vous m’avez fait l’honneur de m’adresser le 27 août dernier, vous désapprouvez que le sieur Zola, lieutenant à la légion étrangère, ait été mis en liberté en attendant que votre Excellence ait prononcé sur la démission de cet officier. Je regrette que, dans la lettre que le chef de l’état-major a écrit, le 15 juillet, sur cette affaire, il n’en ait pas donné tous les détails ; mais le rapport du colonel de la légion devait y suppléer. Voici les faits :

" Dans les premiers jours de mai, le lieutenant Zola avait disparut de son régiment, et l’on trouva sur le rivage, près d’Alger, des vêtements qui furent reconnus lui avoir appartenu. La première idée qu'eurent ces chefs fut qu’il s’était noyé volontairement ou par accident ; mais ses liaisons connues avec la femme d’un ex sous-officier réformé, nommé Fischer, qui venait de s’embarquer par la France, firent soupçonner qu’il pouvait être avec eux. La vérification des magasins d’habillement et des comptes du sieur Zola constatait un déficit. C’était un nouveau motif pour rechercher cet officier. On visita donc le bâtiment sur lequel étaient Fischer et sa femme, il ne s’y trouva pas ; mais on découvrit une somme de quatre mille francs, dans une de leurs malles. Ils prétendirent d’abord qu’elle leur appartenait, puis avouèrent que quinze cents francs y avaient été déposés par Zola. Ils furent débarqués et conduit en prison. Alors, celui-ci écrivit au général en chef que, s’il voulait lui donner sa parole d’honneur qu’on ne le mettrait pas en jugement, il se présenterait lui-même, ferait régler ses comptes et paierait le déficit qui serait reconnu. Le conseil d’administration de la légion étrangère craignait que ce déficit ne fut considérable et ne retombait sur lui, si l’on ne retrouvait pas M. Zola. La somme trouvée dans la malle de Fischer n’offrait que quinze cents francs qui puissent être saisis, puisque le sous-officier prouvait par actes authentiques qu’il avait reçu d’Allemagne deux mille cinq cents francs peu de temps auparavant. M. Zola n’était encore soupçonné que de mauvaise administration. Il n’y avait pas de peine juridique contre lui. On devait donc saisir cette ouverture, et je n’hésitait point Cet officier serait même resté libre si je n’eusse craint que, pendant le règlement de ses comptes, il ne disparaît de nouveau. Tout le reste de cette affaire est connu de Votre Excellence. Elle n’y verra certainement pas de mesures illégales et contraires aux principes de la justice. Je n’ai point exercé les pouvoirs d’une chambre de conseil des tribunaux ordinaires, puisqu’il y avait pas de plainte juridique.

" Quant à ce qui concerne les droits du conseil d’administration de la légion étrangère, ils ont été pleinement satisfaits, et il a donné quittance. Comment pourrait-il maintenant dresser une plainte et à quel titre pourrais-je, pour ces faits, signer un ordre d’informer contre un homme qui a remplit tous les engagements qu’il avait pris ?

" Il m’est donc impossible de revenir sur cette affaire entièrement consommée, et je n’ai plus qu’à attendre la décision de Votre Excellence sur la démission demandée par M. Zola.

"Le colonel de la légion étrangère n’avait pas joint à son rapport l’acte par lequel le sieur Zola renonce à son rang et à ses droits dans l’armée française, parce qu’il craignait que cette pièce ne s’égarât. Je lui en ai fait faire une copie certifié par le chef de l’état-major général, et il vient de m’envoyer l’original que je joins à la présente.

" Je saisis cette occasion pour vous renouveler, monsieur le Maréchal, l’assurance de mon profond respect.

" Le général commandant en chef

Le corps d’occupation d’Afrique,

" LE DUC DE ROVIGO. "

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Cette lettre n’est pas encore toute la vérité sur le cas de mon père, que ma pitié filiale espère bien expliquer un jour, mais elle est le trait de lumière qui me guidera, une note enfin sage et juste, que je puis accepter, en attendant d’en recevoir davantage.

Demain, je comparerai la lettre du duc de Rovigo à la prétendue lettre du colonel Combe, je discuterai les diverses parties de mon enquête, et je pourrai conclure.

II

Il y a d’abord, lorsqu’on compare la lettre du duc de Rovigo à la prétendue lettre de Combe, des contradictions matérielles sur des points de détails. Ainsi, chez le premier, la somme trouvée dans la malle des Fischer est de quatre mille francs, dont mille cinq cents appartenaient à mon père, tandis que, chez le second, il s’agit de quatre mille quatre-vingt dix francs sur lesquels mon père en a déposé deux mille. Chez le premier encore, les Fischer se rendaient en France, tandis que, chez le second, ils partaient pour Naples.

Mais il y a une contradiction matérielle plus grave. La lettre Combe se termine par ces mots : " ci-joint la démission du lieutenant Zola, accompagné d’une déclaration dans laquelle il renonce à ses droits et rang dans l’armée française ". Et je lis avec stupéfaction la fin de la lettre du duc de Rovigo, où il explique que, le colonel Combe n’ayant pas envoyé cette pièce, de peur quelle ne s’égarât, il finit par l’envoyer lui, après en avoir fait faire une copie certifiée. Comment concilier cela ? Comment le colonel peut-il dire qu’il envoie la pièce, puisque le duc de Rovigo raconte que ce colonel a peur qu’elle ne fût perdue, et la gardée ?

Si l’on passe aux contradictions morales, elles apparaissent plus extraordinaires encore. A Paris, dans les bureaux de la Guerre, on ignorait les faits, on pouvait s’étonner que mon père ne fût pas poursuivi ; et, d’après la lettre du duc de Rovigo, la situation est nettement celle-ci : Paris pour les poursuites, le haut commandement d’Alger contre les poursuites. Alors, tandis que le duc de Rovigo et son chef d’état-major, le général Trézel, couvrent en quelque sorte la personne de mon père, nous avons la surprise de voir leur subordonné, le colonel Combe, l’attaquer avec une violence inouïe. Il est le seul, là-bas, qui tienne un langage si outrageant. Comparez le ton de sa prétendue lettre avec le ton de ses chefs, c’est un homme que la colère emporte, à côté d’hommes froids et sages. Et le stupéfiant est que par son grade de colonel, il présidait le conseil d’administration du régiment, que la lettre du duc de Rovigo nous montre si inquiet, sentant sa responsabilité engagée, craignant d’avoir à payer le déficit, ayant donc le vif désir d’accepter l’offre que faisant mon père de mettre ses comptes en règle, pour en obtenir quittance. Dès lors, comment s’expliquer l’attitude de cet étrange colonel qui va contre l’intérêt du conseil d’administration qu’il préside, et qui fait tout ce qu’il faut pour en aggraver la responsabilité ?

A cela, il est vrai, on peut répondre que le colonel Combe n’avait pris le commandement de la légion étrangère que depuis une quinzaine de jours, car il n’était débarqué à Alger que le 24 juin, comme je le prouverai tout à l’heure, par une autre démonstration. Il n’aurait donc pas de responsabilité personnelle, dans une affaire qui durait depuis cinq grandes semaines et qui était finie à son arrivée. Mais alors, outre qu’il est singulier de voir un colonel bousculer ainsi, au débotté, un conseil d’administration qu’il allait présider désormais, comment pouvait-il parler avec cet emportement d'une affaire qu’il ne connaissait pas, qui s’était passée avant son débarquement, dont il tenait les détails que de seconde main ? Et, quand même, il devait savoir qu’il allait contre le désir de ses chefs, qu’il les contrecarrait. Le duc de Rovigo lui avait fait évidemment demander par le général Trézel un rapport, pour en finir, et le rapport authentique serait ce rapport exaspéré qui tendait à ce que tout recommençât ! Et ils auraient accepté cet acte de révolte, et ils auraient envoyé ce rapport ! N’y a-t-il pas là des étrangetés, des obscurités qui déconcertent, qui permettent toutes les suspicions ?

Ces suspicions, je les dirai nettement, bien qu’il ne puisse s’agir que d’hypothèses. Je suis retourné au bureau des archives, en compagnie de Jacques Dhur ; et, pendant que je copiais les pièces importantes du dossier, les étudiants dans tous les sens, les examinant à la loupe, une conviction s’est faite en moi. Elle m’est évidemment personnelle, et elle ne repose que sur le raisonnement. D’abord, il y a eu disparition de pièces, car, même après la communication du dossier judiciaire, je continue à m’étonner de l’absence totale de toute pièce prouvant les accusations du colonel Combe, expliquant la conduite de mon père. Pourquoi la lettre de ce dernier, dont parle le duc de Rovigo, lettre si importante, dans laquelle il prenait l’engagement de mettre sa comptabilité en règle, n’est-elle au dossier ? Elle en valait la peine, rien ne m’ôtera l’idée que mon père s’y justifiait, disant dans quelle erreur il était tombé ; et c’est sans doute pour cela qu’elle a disparu. Elle est allée rejoindre les huit pièces qu’on cherche inutilement, ainsi que les pièces qui ont laissé des trous et qui constituaient sans doute la défense. Ensuite, il a pu y avoir substitution de pièces, je veux dire qu’on a pu remplacer le rapport véritable du colonel Combe par l’étrange rapport qui se trouve aujourd’hui au dossier. Que le colonel Combe ait fait un rapport, cela est hors de doute. Mais que ce rapport soit celui qu’on m’a présenté, je sens en moi toute une révolte de la raison et de la logique qui ne peut accepter cela.

J’avais demandé une expertise contradictoire, et le petit rapport de M. Le contrôleur général Cretin, que le ministre de la Guerre a bien voulu me lire, expose les raisons qui n’ont pas permis qu’on me l’accordât. En premier lieu, on a pensé que les experts en écriture étaient tellement discrédités en ce moment, qu’une nouvelle expertise ne ferait la conviction de personne ; on dirait une fois de plus que les experts sont des ignorants, ou bien qu’on les a achetés. En second lieu, on se trouvait de nouveau devant la " chose jugée ", puisqu’il existe une ordonnance de non-lieu du juge d’instruction Flory, disant que la lettre Combe lui a paru authentique ; et un ministre ne pouvait faire procéder à un examen, qui aurait peut-être détruit cette affirmation. Cependant, on m’autorisait à faire examiner la pièce par qui je voudrais, pour ma satisfaction personnelle. Et c’est ce que je me suis décidé, après réflexion, à ne pas faire en ce moment, pour des raisons multiples. Et une autre raison, la raison décisive, et que les pièces de comparaison manquent, car les archives ne me livreraient pas les pièces confidentielles qu’elles ont sans doute du colonel Combe, et je ne pourrai d’ailleurs accepter en toute confiance que des pièces venues d’une autre source, attendu que, s’il y a faux, le doute me resterait toujours que la pièce de comparaison qu’on me soumettrait, serait peut-être justement celle qui aurait servi à faire ce faux.

J’attends, j’ai assez conquis de vérité déjà pour espérer qu’une circonstance me permettra de faire toute la lumière un jour.

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Cette idée de suppression et de substitution de pièces s’ancre en moi davantage encore, lorsque je discute avec les faits et que je tâche de les rétablir dans l’ordre où ils ont dû s’enchaîner.

Je ne crois pas que les indiscrétions sur le dossier viennent du bureau des archives. Il dormait là de l’éternel sommeil, tous l’ignorait. L’indication est partie du dehors, et c’est sans doute une parole du général de Loverdo qui a donné l’éveil. Il revoyait mon père dans ses souvenirs d’enfance, il se rappelait une histoire survenue en Afrique, en 1832, comme il avait treize ans. Un reporter du Petit Journal, dans l’oreille duquel cette parole est peut-être tombée, a dû aller voir ; et l’on sait quelle virulente interview en est résultée, que d’ailleurs une autre interview a démentie en partie. A ce propos, je fais remarquer que j’ai vraiment cherché, dans les deux dossiers, l’administratif et le judiciaire, une trace des efforts que le père du général de Loverdo, selon ce dernier, aurait fait pour sauver le mien d’un procès. Le nom de Loverdo n’est pas prononcé, c’est le néant. De même, il apparaît nettement, par les diverses pièces, que si mon père avait à régler ses comptes, l’argent dont il pouvait disposer lui a permis de les régler, sans s’adresser au dehors, ni en France, ni en Italie. D’ailleurs, je laisse le général de Loverdo à ses souvenirs hésitants, et je dis simplement qu’il a été sans doute la cause initiale et involontaire, je veux le croire, de l’ignominie qui allait être commise.

Voilà donc le Petit Journal en possession de ce renseignement, une affaire fâcheuse que mon père, lieutenant à la légion étrangère, aurait eue à Alger en 1832. Il se peut du reste, que le renseignement ne soit pas allé directement du général Loverdo au Petit Journal, qu’il ait passé d’abord par certain bureau du ministère de la guerre. Mais le résultat est le même, que ce soit le journal qui est prevenu le colonel Henry, ou que ce soit le colonel Henry qui ait porté l’affaire au Journal. Donc, le colonel averti, a dès lors l’idée qu’un dossier de mon père doit exister aux archives administratives, et il n’y a qu’un pas à cette autre idée de le demander, pour savoir ce qu’il contient. Seulement, ici, je me permets de ne pas accepter strictement la version qui m’a été donnée, Henry n’était pas encore, je crois, titulaire du bureau de la statistique, il le dirigeait simplement sous les ordres du général Gonse ; et comment accepter que le bureau des Archives ait ainsi remis un dossier secret, sur une demande de sa part, un subalterne qu’il envoyait, et dans lequel il me semble deviner l’archiviste Gribelin ? Il est bien fâcheux qu’on ait détruit l’ordre, car j’imagine qu’on y aurait trouvé le nom du général Gonse. Pour moi, il est impossible que les grands chefs ne soient pas intervenus et n’aient pas eu connaissance de l’existence et de la demande du dossier, sinon de l’usage qu’on a fait de la lettre Combe.

Mais il y a mieux, et c’est ici le ministre lui-même le général Billot en personne, qui entre en scène. L’histoire est assez intéressante. Sur le bordereau, dressé par M. Hennet et clos le 8 juin 1898 par M. Raveret, j’avais remarqué qu’à la cote 14 la mention de "huit pièces sont annoncées jointes à cette lettre ; elles ne s’y trouvent pas et sont sans doute restées au bureau de la justice militaire ". Et, à la suite encore, il y a deux petites lignes, écrites d’une autre main, au crayon : " Il n’existe pas de dossier au bureau de la justice militaire. On s’en est assuré ". Lorsque je sus, par la lettre de général Davignon, que ce dossier existait et qu’on l’avait trouvé, je fus très surpris, l’annotation au crayon me revient à la mémoire. Et, comme, ce jour-là, je vis M. Raveret aux archives, je me permis de lui demander, en lui montrant le bordereau :

" Il y a là, monsieur, une annotation au crayon qui ne me paraît pas être de la main de M. Hennet. Qui donc a écrit cela ?

- C’est moi, monsieur

- Ah !... Et vous êtes bien sûr, monsieur, qu’il n’existe pas un dossier au bureau de la justice militaire ?

- Oh ! absolument sûr, monsieur, j’en ai reçu l’assurance.

- Mais qui vous a renseigné ?

- Le général Billot lui-même ".

Le général Billot ! J’avoue que ce nom, tombé là en coup de foudre, me stupéfia. Comment le général Billot pouvait-il savoir qu’il n’y avait pas de dossier judiciaire ? Il s’en était donc assuré, et les recherches avaient donc été bien mal faite, pour qu’on n’eût pas trouvé ce dossier, qui existait ? Mais alors le général Billot devait s’être occupé de toute l’histoire, il devait être au courant, il n’avait ignoré ni la demande du dossier, ni la communication. Remarquez que la chute du ministère Méline, dont le général faisait parti, est du 15 juin 1898, et que le général est resté chargé de l’expédition des affaires jusqu’au 29 juin, date de l’arrivée de M. Cavaignac au pouvoir. Or la lettre Combe n’a été publiée par le Petit Journal que le 18 juillet, et le général Billot ne pouvait rien savoir par le dehors de la communication du dossier, c’était donc qu’il y avait une question du dossier au ministère. Tout cela donne lieu aux suppositions les plus inquiétantes.

J’ai voulu savoir s’il avait fallu des prodiges d’intelligence pour retrouver le dossier judiciaire, et j’ai demandé à M. le contrôleur général Cretin, si les recherches avaient donné beaucoup de peine.

" Oh ! mon Dieu, non ! m’a-t-il répondu, le temps matériel de faire les fouilles nécessaires ".

Je n’ose risquer des hypothèses. Celle qui s’est invinciblement emparée de mon esprit est que si l’on a eu connaissance de la lettre du duc de Rovigo, et si l’on a préféré la replonger dans l’oubli poudreux des documents qu’on ne trouve plus, c’était donc qu’on préférait ne pas affaiblir, en la produisant, les virulences du colonel Combe. Elle mettait sur la voie de la vérité, elle gênait, elle devait dormir.

Puis je me suis dit tout à coup que M. Hennet, lorsque le colonel Henry lui avait renvoyé le dossier, ne devait pas avoir donné à ce dossier une belle chemise neuve, ni l’avoir pourvu de cotes et d’un bordereau, pour le plaisir de cette besogne singulière, et de sa propre autorité. Il obéissait sûrement à un ordre supérieur, en ne replaçant pas le dossier dans la nécropole commune, en le classant parmi les documents sérieux et utiles. Mais alors, dès ce moment, le ministère s’occupait donc de ce pauvre dossier ? Rapprochons les dates. M. Hennet dit l’avoir communiquer dans la première quinzaine de mars au colonel Henry, qui ne l’aurait pas gardé longtemps. J’ai fait remarquer le vague de ces indications. La seule date certaine est celle du 8 juin 1898, à laquelle M. Raveret à "clos" le bordereau. C’est le 23 et le 25 mai que M. Judet avait commencé sa campagne, et il n’a donné les lettres du colonel Combe que le 18 juillet, près de deux mois plus tard. Or, comme le général Billot n’a quitté le ministère que le 29 juin, il semble bien que le dossier de mon père a été organisé sous les ordres de M. Cavaignac, dès son arrivée au pouvoir.

Je ne cite que des faits, et, je ne veux que justifier mes doutes et mes soupçons, en établissant par quelles mains la mémoire de mon père est passée, dans quel foyer de basses intrigues elle est tombée, comme une proie de scandale et d’ignoble vengeance.

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Avant de conclure, je veux parler d’un dossier encore, d’un troisième dossier qui doit exister au ministère de la Guerre, que l’on y cherche en ce moment, mais dont je n’ai pas pu jusqu’ici prendre connaissance. D’ailleurs, j’ai déjà en mains assez de documents pour en parler avec quelque utilité.

Il s’agit du projet que mon père avait présenté au ministère de la Guerre d’un nouveau système de fortification, avec plans à l’appui. Dans le dossier administratif où se trouve la lettre Combe, dans ce dossier qui devait être si écrasant pour la mémoire de mon père, j’ai découvert des pièces qui me seront très précieuses, car elles me permettent de documenter un livre que je veux écrire, une Vie de François Zola. Ainsi, je donne ici une de ces pièces :

MINISTERE "Paris, 14 avril 1831

DE LA GUERRE

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BUREAU DU GENIE

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SECTION DU MATERIEL

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Invitation de faire par

venir la description

du nouveau système

de fortification dont

il est l’inventeur.

" J’ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m’avez écrite le premier du mois courant, et par laquelle vous demandez à me soumettre un nouveau système de fortification dont vous êtres inventeur.

" Mes nombreuses occupations ne me permettent pas de satisfaire le désir que vous paraissez manifester de m’exposer votre plan de vive voix. Mais, dans le cas où vous voudriez me faire parvenir la description du nouveau système dont vous parlez, en y joignant tous les dessins et tous les détails que vous jugerez utiles, pour en indiquer les avantages, avec toute l’étude convenable, je pourrai le faire examiner, et j’aurai soin de vous faire ensuite connaître le résultat de l’examen qui aura lieu.

" Recevez, l’assurance de ma considération.

"Le ministre secrétaire d’Etat

"de la guerre.

"Pour le Ministre :

"Le lieutenant-général directeur,

"SAINT-CYR NUGUES".

Et j’ai trouvé également dans le dossier la note suivante, qui confirme la lettre qu’on vient de lire :

" M. le lieutenant d’artillerie Zola a présenté au ministère de la Guerre une notice, avec plans à l’appui, sur une espèce de fortification applicable à Paris. Cet ouvrage a été envoyé au comité du génie pour être examiné, et M. le lieutenant général Nugues m’a chargé de cet examen.

" Je n’ai encore que jeter un coup d’œil superficiel sur cet ouvrage, mais il m’a paru annoncer de son auteur un esprit d’observation et de calcul qui pourrait s’appliquer avec succès à tout autre chose ; ses dessins sont corrects et bien présentés ; et je ne doute pas que M. Zola ne pût remplir avec distinction la place de capitaine qu’il sollicite, en ce moment, dans la Légion étrangère.

"A Paris, le 4 mai 1831

"Le maréchal de camp,

"PREVOST DE VERNOIS".

 

Mon père, nommé lieutenant dans la Légion étrangère, parti pour l’Afrique, et son projet de fortification dut dormir dans quelque casier du ministère. Après l’obscure aventure où il se trouva compromis, il revient à Marseille, ouvrit un cabinet d’ingénieur, s’occupa du nouveau port qu’il était question de construire, sollicita et obtint du prince de Joinville une audience pour être autoriser à donner le nom de "Docks Joinville " à tout système nouveau de magasins qu’il avait imaginé, puis revint sur la façon de fortifier Paris. Le 20 septembre 1840, il écrivit une longue lettre à M. Thiers, alors président du conseil. Ensuite, il voulut voir le roi Louis-Philippe lui-même, il s’adressa à l’aide de camp de service pour demander une audience au roi, et sa lettre commence ainsi :

" En 1836, j’ai eu l’honneur d’être présenté à Sa Majesté par le général comte d’Houdetot. Aujourd’hui, une question plus grave m’impose le devoir de solliciter de Sa Majesté une nouvelle audience... ".

Voici la double réponse qu’il reçut :

AIDE DE CAMP "Palais de Saint-Cloud, 9 octobre 1840.

DE SERVICE

PRES DU ROI

" L’aide du camp de service à l’honneur d’informer M. Zola que sa demande d’audience a été mise sous les yeux de Sa Majesté et qu’il s’empressera de lui transmettre les ordres du roi aussitôt qui les aura reçus.

" Le roi a ordonné que la pièce qui accompagnait la lettre de M. Zola fût renvoyée à M. le ministre de la Guerre, et ce renvoi a été immédiatement effectué ".

MINISTERE

DE LA GUERRE

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CABINET DU MINISTERE

" Le ministre de la Guerre désirerait s’entretenir avec M. Zola de l’objet d’une lettre qu’il a écrite au roi avant hier, et il lui serait obligé de vouloir bien passer à son cabinet, ce soir vers six heures, en apportant les documents qu’il se proposait de soumettre à Sa Majesté.

" Samedi, 10 octobre 1840.

" Le chef de cabinet,

" BOURJARDE ".

Ce sont ces diverses pièces qui m’ont fait penser qu’un dossier devait exister au comité du génie. Et l’on comprend aisément que ce dossier là m’intéresse autant que les deux autres. N’est-ce pas extraordinaire, ces trois dossiers, à des angles si différents, l’un d’où l’on sort la lettre Combe, l’autre où je découvre la lettre Rovigo, le troisième qui doit dire les grands travaux de mon père ?

Ainsi un pont est jeté par-dessus les événements de 1832. Mon père a déposé son projet dès 1831 ; et voilà, des années après que l’histoire de sa démission a été porté jusqu’au roi, voilà que le roi le reçoit en 1836, sur la présentation, du général comte d’Houdetot ; et, après quatre années encore, en 1840, voilà qu’il est reçu par le ministre de la Guerre, auquel il expose son système nouveau de fortification. Le roi ne se souvenait donc pas ? On avait donc perdu la mémoire au ministère de la Guerre ? Comment veut-on que j’admette une tache ineffaçable, lorsque je vois ainsi mon père rentrer partout le front haut ? La vérité n’est-elle pas aveuglante, et ne comprend-on pas qu’il avait expliqué sa conduite et que rien ne restait de son erreur possible d’un moment ?

Avant le mois de mai 1832, le dossier administratif, dit lui-même quel homme remarquable était mon père : il parlait et écrivait trois langues, l’italien, le français, l’allemand : il pouvait produire les meilleurs états de service, lieutenant dès l’âge de dix-sept ans ; il avait aidé, en Allemagne, à l’exécution des plus remarquables travaux. Après le mois de janvier 1833, d’autres documents le montrent d’une activité extraordinaire, se dévouant à la France, s’occupant du port de Marseille, des fortifications de Paris, du canal, qui devait porter son nom, à Aix. Et, partout où il passe, il est respecté, il est aimé. Et lorsqu’il meurt, en 1847, il laisse la mémoire d’une grande intelligence et d’un bienfaiteur.

Comment veut-on que je crois la parole de ceux qui le couvrent d’outrages et que je ne mette pas en doute l’authenticité des documents qui font de lui le dernier des misérables ?

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En concluant, je ne reculerai pas devant la douloureuse nécessité où l’on croit m’acculer, de dire mon sentiment personnel sur l’histoire obscure en 1832. On pense bien qu’elle me hante, j’ai passé des nuits à la discuter, à tâcher de la comprendre. Et elle reste si étrange, elle prête à des hypothèses d’une psychologie si singulière, qu’en l’absence de tout document certain je n’ose me prononcer.

Une femme est certainement au fond de l’aventure. Seulement quel a été son rôle exact ? Cet argent qu’elle emportait, mon père le lui avait-il donné ou l’avait-elle pris ? Quand un officier comptable glisse à des malversations, c’est d’ordinaire par petites sommes, aussitôt dépensées, au jeu ou ailleurs. Mais voit-on jamais une somme amassée, emportée ainsi qu’un butin ? Comment mon père, homme d’intelligence et d’avenir, qui avait si ardemment demandé à être réintégré dans son grade, aurait-il pu risquer si sottement sa situation ? Et puis, quelle complication dramatique, un faux suicide, la femme arrêtée, mon père accourant alors pour la sauver. Si je n’avais pas le cœur si meurtri, je dirais qu’il y a là le sujet d’un mélodrame, où toutes les bonnes gens iraient pleurer. C’est bien dur à accepter une pareille histoire, est en admettant quelle soit exacte, ce qu’aucun document ne m’a encore prouvé, que veut-on que j’en dise de raisonnable, sinon que, si mon père a réellement fait ces choses, c’est que mon père a eu son heure de folie comme bien d’autres ? Une femme avait passée, et il était fou, jamais un homme tel que lui n’aurait commis une série d’actes si extravagants, sans avoir sur sa nuque ce vent de démence que la passion souffle parfois. Car enfin pourquoi fuyait-il, puisqu’il est revenu régler ses comptes et payer ? Pourquoi cela s’est dénoué dans la calme, dans la lucidité parfaite d’un homme qui remet tout en ordre et à qui l’on donne quittance ?

J’ai admis la femme. Mais il y a encore d’autres hypothèses. Les temps étaient terribles en Algérie en 1831. Un petit lieutenant chargé de l’habillement, dont les comptes ne sont pas en ordre, voilà une belle affaire, lorsque le meurtre et le pillage étaient partout. L’or ruisselaient dans les poches, sans qu’on pût dire toujours d’où il venait. Et qui sait si mon père était le seul compromis, s’il n’y avait pas, derrière lui, d’autres têtes plus hautes qu’on ne désirait sauver ? Je ne veux pas citer des histoires que je connais, mais j’en suis à me demander sérieusement si, lorsque le roi Louis-Philippe a accepté la démission de mon père en 1832 et lorsque le général comte d’Houdetot le lui a présenté en 1836, il n’avait pas reçu les explications indispensables, qui innocentaient l’officier démissionnaire. Ces hypothèses sont légitimes, car, sans elles, je défie bien qu’on puisse comprendre le rôle public et honoré que mon père a joué ensuite jusqu'à sa mort.

Et, alors, voilà donc ce qu’on a fait, lorsqu’on a porté au Petit Journal les prétendues lettres Combe. D’abord, on s’est cru tout permis, les pièces supprimées, les pièces altérées, les pièces inventées, on s’est dit : " Ca ne se saura pas ", du moment qu’on travaillait à pleines mains dans des dossiers secrets, à jamais cachés aux yeux des mortels. Comment prévoir que je les feuilletterais un jour ? Et, certain de l’impunité, on a ouvert ensuite la grande écluse des outrages, pour me noyer dans la boue, parce que, sans haine et sans peur, j’avais simplement voulu la vérité et la justice. Il s’agissait de me tuer, on a déshonoré la mémoire de mon père, afin de m’ouvrir le cœur en quatre et d’en faire couler tout mon sang. Il suffirait de lire les dossiers pour voir s’en dresser la figure d’un vaillant et d’un laborieux, et on ne les a lus que pour en extraire la pièce empoisonnée et menteuse. L’homme dormait depuis plus d’un demi siècle dans sa tombe vénérée, on l’en a réveillé, on lui a craché à la face. Et même s’il y a eu, dans l’existence de cet homme, une heure de folie, et que cette heure fût ignorée de tous, rachetée par une vie d’éclatant travail, est-ce que ce n’est pas abominable d’avoir jeté cela en partie aux basses passions politiques, d’avoir abusé du secret dont on avait la garde, en falsifiant, en mentant, en faisant un crime monstrueux d’une faute obscure, inexplicable, qui n’est pas même prouvée ?

Telles qu’elles ont paru dans le Petit Journal, j’ai dénoncé comme fausses les deux lettres Combe, et je suis prêt à les dénoncer encore. Dès leur apparition, je me doutais par quelles mains suspectes elles avaient passé, je sentais en elles le produit de la fraude et de la haine. Aujourd’hui j’ai l’aveu officiel que le faussaire Henry a travaillé à l’aise dans le dossier, lorsqu’il n’y avait encore ni bordereau ni cotes. Elles sont fausses ou falsifiées.

La première est un faux avéré, avoué. Elle n’existe pas, elle ne peut exister, je défie qu’on m’en montre l’original. Et la preuve est facile à faire, car il est établi que le colonel Combe n’est débarqué à Alger que le 24 juin 1832. Voici la note qui a été copiée au ministère, dans l’historique sommaire de la Légion étrangère : "Le 24 juin 1832, M. le colonel Combe débarque à Alger venant prendre le commandement du régiment en remplacement du colonel Stoffel. Il apporte avec lui le drapeau que, par ordonnance du 9 novembre 1831, le roi donne à la légion ". Donc il n’était là que depuis dix-huit jours, lorsque le 12 juillet il écrivit sa seconde lettre. Et, comme la première est une réponse à une réponse qu’un général faisait à une lettre écrite par lui, il est matériellement impossible que toute cette correspondance ait tenue dans l’espace de dix-huit jours. Aussi a-t-il fallu retirer la lettre, on n’en parle plus. C’est un faux.

Et, pour la seconde lettre, en admettant même que la pièce qui existe au dossier soit authentique, le texte a été falsifié, tronqué, car ce n’est pas le texte qui a paru dans le Petit Journal. M. Cavaignac, dans sa lettre au garde des sceaux du 29 août 1898, ose dire : " La comparaison du texte imprimé dans le Petit Journal avec celui du rapport écrit de la main du colonel Combe, ne fait ressortir que des différences peu nombreuses qui ne dénaturent pas le texte original ". Nous allons bien voir. Je ne parle pas des mots changés, des mots supprimés. Mais deux passages de l’importance la plus décisive ont été omis, et cela volontairement, dans un but coupable, qu’il est facile de saisir. Voici le premier : " Cet homme (Fischer) était marié, et il avait existé longtemps entre lui, sa femme et Zola, des relations toutes particulières d’intimité, de ménage et de cohabitation, qu’on pouvait diversement interpréter. On n’avait fait cesser que les deux dernières, en envoyant Fischer à la Maison Carrée. Lassée, la femme alla habiter Alger ". L’intention est ici manifeste, on supprime la femme de Fischer, pour ne pas même laisser à mon père l’excuse passionnelle. Une femme est dans l’affaire, comme je l’ai dit, c’était l’explication indulgente de bien des choses. Mais la suppression du second passage est encore plus grave. Voici ce passage : " Le sieur Fischer s’est offert à acquitter pour Zola le montant des dettes au paiement desquelles les deux mille francs saisis dans la malle ne suffisaient pas. Cette offre acceptée, tous les créanciers ont pu être payés, et le conseil d’administration couvert du déficit existant en magasin ". Mon père paye, le conseil d’administration lui donne quittance, et c’est justement cela qu’on supprime. Après les accusations féroces, qu’on imprime, on omet volontairement les lignes où, il est dit qu’il a réglé ses comptes, qu’il n’a donc pas laissé de malversations derrière lui. On s’était dit le fameux : " Ca ne se saura pas ". Et cela ne serait pas une pièce falsifiée, cela ne serait pas un faux ! C’est un faux.

Je ne connais pas M. Judet, je ne l’ai jamais vu, je ne me suis jamais occupé de lui. Parce que nous ne pensions pas de même sur une question de justice, il a écrit contre mon père et contre moi une page immonde. Je ne sais s’il a conscience de sa faute, qui pèsera lourdement sur sa mémoire. Moi, je l’ignorerai demain comme je l’ignorais hier, et je n’aurai plus qu’un peu d’amère pitié.

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Et, pour finir, j’en appelle de la lettre Combe à la lettre Rovigo, du colonel arrivé seulement depuis quelques jours, au général qui depuis des mois, commandait en chef le corps d’occupation.

Le duc de Rovigo a écrit ceci : " M. Zola n’était encore soupçonné que de mauvaise administration ". Et encore ceci : " Je n’ai point exercé les pouvoirs d’une chambre de conseil des tribunaux ordinaires, parce qu’il n’y avait pas de plainte juridique ". Et enfin ceci : " A quel titre pourrais-je, pour ces faits, signer un ordre d’informer contre un homme qui a rempli tous les engagements qu’il avait pris ? ".

Cela me suffit, en attendant que je tâche de faire toute la vérité.

III

Un dossier encore, concernant l’ingénieur François Zola, vient d’être trouvé au ministère de la Guerre. C’est le troisième, et il dormait aux archives du génie, où j’avais soupçonné son existence, sur les indications des documents que j’ai déjà entre les mains.

Cette fois, il s’agit d’un dossier relatif au nouveau système de fortification, inventé par mon père est soumis par lui aux autorités compétentes. Mais l’examen de ce dossier me ramena, à la prétendue lettre Combe, et je crois bien que j’en tirerai une indication intéressante.

J’ai donc reçu de M. le contrôleur général Cretin, le 26 janvier, une lettre où il était dit : " J’ai l’honneur de vous faire connaître que, sur votre demande, M. le ministre a fait rechercher, dans les archives du comité du génie, s’il existait trace d’un projet de fortification de Paris, présenté par M. François Zola, en 1840. Le dossier relatif à cette affaire vient de me parvenir, et M. le ministre m’autorise à vous en donner communication dans mon cabinet. "

Je me suis par conséquent rendu le lendemain dans le bureau de M. le contrôleur général, que je tiens à remercier de son obligeance inépuisable. Et j’ai pris connaissance du dossier.

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Mais avant de dire ce que j’y ai trouvé, il est nécessaire que j’éclaire un peu la question. Je rappelle donc que, dès 1830, mon père avait soumis son nouveau système au roi Louis-Philippe. En 1831, il avait demandé une audience au général Saint-Cyr Nugues, président du comité du génie, pour lui en montrer les plans ; et, dans sa réponse du 14 avril, ce général lui avait conseillé de déposer ses plans, pour qu’il pût les faire examiner par un rapporteur. Cette lettre est au dossier administratif, ainsi qu’une note du rapporteur choisi, M. le maréchal de camp Prévost de Vernois, qui dit sa bonne impression après un rapide coup d’œil. J’insiste sur cette première présentation faite par mon père de son projet, en 1831, que les pièces ci-dessus mettent hors de doute, mais dont la trace n’a pas encore été retrouvée au comité du génie. Les recherches continuent.

J’ajoute que l’idée de fortifier Paris était très impopulaire en 1831. Le projet de mon père n’avait aucune chance d’être accueilli, quelle que fût sa valeur, et il est certain qu’il le présentait surtout en inventeur désireux de faire connaître son mérite et de prendre date. D’ailleurs, il fut nommé, en juin lieutenant de la Légion étrangère, il partit pour l’Afrique, et le projet se trouva naturellement enterré. Mais, en 1840, lorsque la fortification de Paris fut décidée, malgré l’opposition toujours vive, mon père naturellement reprit son projet, le présenta de nouveau au roi, le déposa une seconde fois au ministère de la guerre. Et remarquez qu’il était contre l’enceinte continue, qu’il soutenait le système de forts détachés, ce qui était alors considéré comme une idée baroque de novateur, indigne même d’un examen sérieux.

J’ai déjà dit, dans un autre article, comment le projet, présenté au roi, fut renvoyé au ministre de la guerre, qui convoqua mon père le 10 octobre 1840, pour en causer avec lui. Et j’en arrive enfin au dossier qu’on vient de retrouver et où se trouve le dénouement de l’affaire.

Ce dossier ne se compose que de trois pièces : 1° un rapport du 3 novembre 1840, du lieutenant-général Dode, directeur supérieur des travaux de fortifications de Paris, sur le mémoire de François Zola ; 2° une lettre transmissive (du même jour) dudit rapport au ministre de la guerre ; 3° la minute de la lettre adressée le 2 novembre 1840 à François Zola par le ministre de la guerre.

Le rapport du lieutenant-général Dode n’est pas tendre. Imaginez un classique du temps, auquel un romantique aurait soumis des vers à césure brisée. En dévot fidèle des principes de Vauban, il bouscula fort ce novateur qui lui apportait l’avenir. Son rapport, de neuf grandes pages, est d’ailleurs très consciencieux, très bien fait, et je n’en citerai rien, car il y aurait cruauté à insister, après la terrible expérience de 1870, qui est venue donner si tragiquement raison à mon père. Voici simplement le début de la lettre dont il accompagna son rapport. Il écrivait au ministre : " Vous m’avez adressé, avec votre lettre en date du 29 octobre, un mémoire de M. Zola, ancien officier d’artillerie et actuellement ingénieur civil, qui a été présenté au roi et au président du conseil des ministres, puis renvoyé au ministère. " Et il termine en faisant remarquer qu’il ne s’agit plus de discuter des projets, mais d’exécuter immédiatement "le dispositif formellement arrêté au conseil des ministres et qui n’a été adopté qu’après avoir été longuement débattu par la commission de défense de 1836 ". C’était en effet la raison sans réplique, et la naïveté de mon père, seul et incompris, venant se mettre entre les mains de ce redoutable adversaire, me fait sourire.

Nous verrons mon père incorrigible. Il avait écrit deux lettres à M. Thiers, il en avait écrit une autre au roi, et il s’était même avisé de réunir tous ces documents en une brochure, sous ce titre : Lignes stratégiques pour la défense de la capitale du royaume, du territoire français et de l’Algérie, brochure qu’il avait ensuite fait distribuer à tous les membres du Parlement. A côté de données qui ont vieilli, il s’y trouve des parties surprenantes, prophétiques. C’est ainsi que, pour l’emplacement de ses tours détachées, il indiquait presque la ligne qu’on devait adopter pour les nouveaux fort, après 1870. Mais il y a là toute une étude trop longue, d’un singulier intérêt, que je ferai plus tard, dans le livre que je me propose d’écrire.

Et j’en finirai avec le dossier retrouvé aux archives du génie, en donnant en entier la lettre écrite par le ministre à mon père. Je dirai ensuite pourquoi.

 

A Monsieur Zola, demeurant à Paris,

rue Saint-Joseph, 10 bis.

" MONSIEUR,

" Vous aviez adressé à Sa Majesté, qui en a ordonné le renvoi à mon ministère, un mémoire sur le projet de fortifier Paris, dans lequel, critiquant les dispositions qu’on veut suivre, vous proposiez de substituer à ces dispositions, un système de tours qui, sous le rapport de la défense, de l’économie, du temps nécessaire à l’exécution, etc., etc., présenterait, disiez-vous, un avantage incontestable.

" J’ai chargé monsieur le président du comité des fortifications d’examiner attentivement votre mémoire, et j’ai reconnu, d’après le rapport détaillé qu’il a soumis à cet égard, que vos idées sur la manière de fortifier Paris n’étaient pas susceptibles d’être accueillies.

" Je me plais néanmoins à rendre justice aux louables intentions qui ont dicté votre démarche, et je ne puis que vous remercier de la communication que vous avez bien voulu faire au gouvernement de vos études sur cet objet.

" Recevez, monsieur, l’assurance de ma parfaite considération.

"Le ministre de la guerre,

SOULT . "

Le maréchal Soult ! Ce nom, au bas de cette lettre, m’a donné un éblouissement. Le ministère Thiers était en effet tombé le 29 octobre 1840, et un ministère Soult lui avait succédé, qui devait durer jusqu’à la fin de l’année 1847. Il y avait donc près d’un mois que le maréchal était au pouvoir, lorsqu’il eut à s’occuper du projet de mon père et qu’il signa la lettre qu’on vient de lire. Or la rencontre prodigieuse est que le maréchal Soult avait déjà été ministre de la guerre en 1832, et que c’était à lui qu’étaient arrivés le rapport Combe et la lettre Rovigo, et que c’était lui qui avait dû régler la question, si obscure aujourd’hui, de la démission de mon père, Le voyez-vous avoir affaire " au vil instrument de toutes les turpitudes humaines, à l’intriguant plein de mensonges, de déceptions et de vilenies ", dont parle la prétendue lettre Combe, le voyez-vous se souvenant et écrivant avec cette courtoisie à mon père, que lui envoient le roi et le président du conseil ? Comment m’expliquera-t-on cela, et n’est-il pas évident que mon père avait justifié sa conduite et qu’il ne restait rien de ce qu’on avait eu peut-être à lui reprocher ?

Mais je veux que la démonstration soit plus éclatante encore. Et pour cela je n’ai qu’à reprendre la vie au grand jour, les travaux considérables de mon père, depuis le 24 janvier 1833, date de son arrivée d’Alger à Marseille, jusqu’au 27 mars 1847, date de sa mort, dans cette ville de Marseille, à laquelle il s’était dévoué et qu’il aima tant.

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Depuis une semaine, je feuillette mes vieux papiers de famille, j’y fais à chaque instant des découvertes qui m’étreignent le cœur. Loin de se cacher, mon père, à son retour d’Alger, ouvre un cabinet d’ingénieur. Il habite la rue de l’Arbre de 1833 à 1835, il s’installe ensuite, de 1835 à 1838, au n° 22 de la Cannebière, où il occupait trois dessinateurs et deux élèves. Le document le plus ancien que j’aie trouvé, est une lettre du maire Consolat, dont le souvenir est resté si vif, une sorte de circulaire, datée du 1er août 1833, qu’il adressait à mon père, pour le prévenir que les essais proposés par diverses personnes, pour améliorer l’éclairage des rues, commenceraient le 8 août, et pour le prier de se présenter à l’Hôtel de Ville, où on lui indiquerait les rues dans lesquelles les essais auraient lieu. Il n’était là que depuis cinq mois, et déjà le besoin de création le tourmentait, il se passionnait pour les travaux d’intérêt public.

Il devait aussi plus tard, en 1838, lorsque le canal n’amenait pas encore les eaux de la Durance, rêver de soulager la ville, en attendant, par un moyen ingénieux. Et j’ai trouvé la trace de ce projet, dans une brochure imprimée à Paris, chez Poussielgue, rue du Croissant. Le titre suffit à indiquer l’idée : " Lettre adressée à M. le maire et à MM. Les membres du conseil municipal de la ville de Marseille, accompagnant le traité et le projet pour la distribution dans la ville de Marseille et sa banlieue des eaux provenant des crues de l’Huveaune. " Je ne fais que citer, c’était une de ces nombreuses idées, qu’il risquait entre deux grands projets.

Car la grosse affaire, le grand projet qui demanda plusieurs années de sa vie, qui remplit tout son séjour à Marseille, fut son projet d’un dock maritime et d’une passe de sortie. Dès 1834, il paraît s’en être occupé. La ville de Marseille s’inquiétait de l’encombrement de son port, un des plus sûrs des côtes de France, mais bien étroit, et qui offrait un inconvénient grave, celui de la sortie impossible par les vents contraires. Aussi le conseil municipal avait-il mis la question au concours, et les projets affluèrent. Mon père en présenta successivement plusieurs, qu’il soumis au conseil, au fur et à mesure que la question s’élargissait. Pendant quatre années, il se dépensa avec une activité extraordinaire, il lutta vaillamment pour défendre ses idées. J’ai entre les mains un dossier énorme sur cette affaire, des brochures, des plans, des journaux de l’époque.

La première brochure est du 1er juillet 1835, et porte ce titre : " Projet pour la construction d’un dock et d’un canal maritime entre le port de Marseille et l’anse de la Fausse-Monnaie, à Endoume, pour faire sortir les bâtiments par les vents contraires. " Une autre brochure, de 1836, est intitulée : " Lettre adressée à MM. Les membres du conseil municipal sur l’agrandissement du port sans recourir à un port auxiliaire. " Puis, c’est tout un volume, daté aussi de 1836 : " Mémoire à consulter par MM. Les membres du conseil général des ponts et chaussées, servant de réponse au Mémoire de M. Eugène Falchat. " Le projet de mon père avait été déclaré d’utilité publique par le conseil municipal de Marseille, par la commission nommée par le ministre de la marine et enfin par la commission d’enquête qui l’avait adopté après une combinaison de deux projets présentés séparément au concours. Il avait reçu l’approbation de deux cent dix capitaines marins. Le projet n’en était pas moins violemment attaqué par les auteurs des autres projets, et mon père se débattait, faisait face à toutes les objections. Après son canal intérieur de 1835, il en avait imaginé un autre, latéral à la mer, en 1837. Au mois d’août de cette dernière année, le ministre des travaux publics avait fait étudier ces deux canaux de sortie par M. Toussaint, ingénieur attaché au port, qui ayant estimé la dépense du premier à quinze millions, et celle du second à dix millions, s’était prononcé pour celui-ci. Mon père avait écrit une nouvelle brochure pour réfuter les devis de M. Toussaint, et l’avait adressée au ministre, le 14 septembre 1839, sous ce titre : " Lettre à M. Legrand, sous-secrétaire d’Etat au ministère des travaux publics. "

On sait que le projet du port de la Joliette finit par l’emporter. La nouvelle génération voulut faire grand. Mais bien des prévisions de mon père se réalisèrent, le port de la Joliette n’est pas sûr, la sûreté de l’ancien port a été compromise par la tranchée ouverte derrière le fort Saint-Jean ; et, voici quelques années, on parlait de reprendre certaines idées de l’ingénieur François Zola. En tout cas, il avait lutté quatre ans, écrit quatorze mémoires ou lettres, dressé des plans sans nombre, dont deux grands atlas que je possède encore, mené une polémique de tous les instants dans le Sémaphore, fait quatre ou cinq voyages à Paris, dépensé plus de cent mille francs en frais de toutes sortes. Et cela dans un retentissement de publicité dont Marseille se souvient encore.

Ce fut à l’occasion de ce projet que mon père, pendant un de ses voyages à Paris, fut reçu par le roi Louis-Philippe et par le prince de Joinville. La trace de la première de ces audiences se trouve dans la lettre qu’il écrivit à l’aide de camp de service, en 1840, pour demander une nouvelle audience, à propos des fortifications de Paris, et qui commence ainsi : " En 1836, j’ai eu l’honneur d’être présenté à Sa Majesté par M. le général comte d’Houdetot, pour lui soumette un grand atlas contenant les détails de mon projet de dock pour le port de Marseille, que Sa Majesté a permis d’appeler Dock Joinville. " Le général d’Houdetot, petit-fils de la célèbre madame d’Houdetot, était un familier du roi, dont il avait été déjà aide de camp en 1826, lorsque le roi n’était encore que le duc d’Orléans.

Mais il existe de l’audience accordée par le prince de Joinville un témoignage plus net et plu intéressant. Le prince avait alors dix-huit ans et venait d’être nommé lieutenant de vaisseau. Voici donc ce qu’on lit dans le Moniteur universel, du vendredi 27 mai 1836, première page, deuxième colonne :

" Dimanche dernier, 22 du courant, M. Zola, ingénieur-architecte-topographe, a eu l’honneur d’être présenté à S.A.R. Mgr le prince de Joinville, et de lui soumettre les plans de son beau travail, récemment adopté par la ville de Marseille, pour la création d’un bassin sous le nom de Docks Joinville, et d’un canal pour la sortie du port par les vents impétueux et d’un canal pour la sortie du port par les vents impétueux du nord-ouest. Son Altesse Royale s’est livrée avec un intérêt soutenu à l’examen de ces plans et à l’étude des de moyens mécaniques très ingénieux inventés par M. Zola, pour rendre moins dispendieuse et plus rapide l’exécution de son projet. Elle a témoigné qu’elle serait flattée de voir l’industrie accomplir une œuvre d’une si haute importance pour la prospérité de Marseille et même pour la marine de l’Etat. M. A. Trognon, percepteur du prince, et MM. Hermoux (de Seine et Oise) et Cuoq, membres de la Chambre des députés, ont eu aussi l’avantage d’apprécier le mérite du beau travail de M Zola. "

Maintenant, il faut se rappeler les événements de 1832, en Algérie, qui ne dataient que de quatre ans. Dans le dossier administratif de mon père, d’où l’on a sorti la prétendue lettre Combe, il y a une pièce qui établit que les bureaux de la guerre, en lutte avec le duc de Rovigo sur la démission du lieutenant Zola, ont décidé de porter la question devant le roi lui-même. Le roi est donc saisi du dossier, on lui explique l’affaire, on lui soumet sans doute les pièces. Et voilà le roi qui connaît le rapport Combe, qui connaît la lettre Rovigo, voilà le roi qui reçoit flatteusement mon père quatre ans plus tard, qui l’envoie à son fils, le prince de Joinville, qui accepte que le nom de ce fils soit donné à un travail de l’homme qu’il aurait lui-même chassé honteusement de l’armée ! Voilà le Moniteur qui loue dans les termes qu’on vient de lire l’officier déchu, voilà toute une apothéose au grand soleil, dans cette ville de Marseille, qui est la voisine d’Alger ! Encore une fois, comment m’expliquera-t-on cela, et n’est-il pas de plus en plus évident que mon père avait justifié sa conduite et qu’il ne restait rien de ce qu’on avait peut-être à lui reprocher ?

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Il y a mieux encore, et nous allons à présent voir mon père dans sa grande affaire du canal qui porte son nom, à Aix, qui l’occupa neuf années, et dont il est mort.

Mais, auparavant, je veux dire un mot d’une machine à transporter les terres, qu’il inventa. Cela montrera la fertilité de son esprit, l’homme d’activité qui ne se décourageait jamais, qui acceptait ses échecs avec une gaie bonhomie, toujours prêt à la besogne, même au service des autres. Lorsque les travaux de l’enceinte continue de Paris commencèrent, il voulut en être, bien qu’on eût repoussé son projet de forts détachés. Et il inventa donc une machine à terrasser, pour laquelle il prit un brevet le 10 juin 1841. J’ai retrouvé le brevet, avec un "Mémoire descriptif d’un atelier mécanique propre au transport des terres provenant des fouilles, avec plan relatif y annexé ". La machine fut construite dans un chantier qui portait alors le numéro 80 de la rue Miromesnil, pendant les premiers mois de 1842, et elle fonctionna ensuite, pour déblayer le fossé des fortifications qu’on creusait alors, du côté de Clignancourt.

J’arrive au canal Zola. Je crois bien que le projet de mon père dut se produire dans les derniers mois de l’année 1838. J’ai un numéro du Mémorial d’Aix, daté du 22 septembre 1838, où se trouve un article qui parle du projet, comme d’une nouveauté. Mais, naturellement, mon père devait s’en occuper depuis des mois ; et j’imagine que la sécheresse dont souffrait si cruellement la ville devait l’avoir frappé au cours de ses fréquents voyages, lorsque ses affaires l’y appelaient de Marseille, si voisine. Il avait eu l’idée, en parcourant les environs, de barrer certaines gorges, de façon à y retenir les crues des torrents pour y créer d’immenses réservoirs, dont un canal amènerait les eaux à la ville, après avoir arrosé les campagnes desséchées. Et, peu à peu, lorsque son système de fortification eut été rejeté, lorsque Marseille eut préféré le nouveau port de la Joliette à son dock et à sa passe de sortie, il fut pris tout entier par ce projet de canal, il s’y donna avec la passion d’activité qu’il mettait dans toutes choses, il finit par quitter Marseille pour venir s’installer définitivement à Aix. Je l’ai dit, il devait en mourir, exténué de travail, épuisé dans une lutte dont on ne saurait croire l’âpreté, au milieu d’obstacles sans cesse renaissants.

Il y eut trois traités avec la ville d’Aix, le premier du 10 décembre 1838, le second du 19 avril 1843, enfin le traité définitif du 1er juin 1845, qui fut signé après que le conseil municipal eut adopté les modifications réclamées par le conseil d’Etat et celles demandées par mon père. L’ordonnance royale, déclarant les travaux du canal d’utilité publique, ne fut signée par le roi que le 31 mai 1844. La lutte de mon père durait déjà depuis six ans, contre l’esprit rétrograde, contre le mauvais vouloir des indifférents, contre les colères intéressées de certains propriétaires. Il avait à se battre quotidiennement au milieu d’attaques, d’outrages, de procès, de difficultés d’argent inextricables. Lorsque je conterai cette histoire, je montrerai quelle force d’âme il faut à ces héros obscurs, qui, sur le terrain étroit d’un coin perdu de province, dépensent souvent une énergie surhumaine. Et s’imagine-t-on ce que c’est que l’inventeur, avec son projet, ayant à conquérir toute une ville d’abord, la municipalité, les autorités locales, le sous-préfet, l’ingénieur des ponts et chaussées, les inspecteurs de toutes sortes, puis la population elle-même, des souscripteurs et des abonnés ? Et s’imagine-t-on ce qu’il faut de ténacité ensuite pour obtenir l’ordonnance royale, les mémoires à écrire, les formalités à remplir, tant d’obstacles à surmonter, que des années sont le plus souvent nécessaires ? Mon père y mit six ans des efforts les plus acharnés. Il fallut près de trois ans encore, pour que les dernières difficultés fussent aplanies, et les travaux enfin commençaient, dans les premiers mois de 1847, lorsque mon père mourut, le 27 mars.

Jamais, d’ailleurs, il n’aurait réussi, sans des amitiés puissantes qui le soutinrent. Au premier rang, il faut mettre le maire d’Aix, M. Aude, l’ami de Thiers, dont j’ai plus de cinquante lettres, qui disent son dévouement à l’idée de mon père. M. Thiers lui-même fut, dans les heures difficiles, le suprême recours. Puis, je nommerai M. Labot, avocat à la Cour de cassation, dont la volumineuse correspondance, que je viens de parcourir, me fournira les renseignements les plus précieux, le jour où je pourrai écrire le livre que je rêve. Toute cette longue lutte donna lieu à des polémiques sans fin, dont retentirent les journaux de l’époque. Sans cesse, des lettres, des mémoires furent adressées au roi, en son conseil d’Etat. J’en ai des ballots. Pour l’ordonnance royale, toutes sortes d’enquêtes furent faites. Jamais projet ne fut plus longuement, plus âprement étudié, examiné, traîné au grand jour. Jamais auteur ne fut plus épluché, plus discuté, plus forcé de répondre à des objections, à des accusations, à des injures parfois. Toujours mon père en est sorti victorieux. Sa mémoire elle-même a vaincu, car, après une destinée inouïe, qui a fait que les eaux du canal sont seulement arrivées à Aix le 15 août 1868, trente ans après les premières études, justice a été rendue au créateur par la ville, qui a donné le nom de François Zola à un de ses boulevards.

Et j’arrive à la conclusion que je veux tirer de tout ceci. Vainement, dans ce dossier considérable, au cours de cette affaire si retentissante, j’ai cherché un ressouvenir des événements de 1832, en Algérie, la moindre allusion à une aventure que les adversaires de mon père auraient été heureux de lui jeter la face. Mon espoir, je l’avoue, était de trouver l’accusation, car mon père aurait certainement répondu, et j’aurais enfin son explication, sa défense, qui n’est plus dans les dossiers du ministère de la guerre. Mais rien, c’est le néant. Ainsi voilà un homme qui a été reçu deux fois par le roi, qui a été reçu par le prince de Joinville, qui sans cesse s’est adressé au roi, aux ministres, aux députés, aux hauts fonctionnaires, pour ses multiples projets ! Voilà un homme qui vit en plein jour de la publicité, qui traîne à sa suite une meute de contradicteurs et d’ennemis, qui a besoin de la considération publique pour mener à bien les projets qu’il enfante coup sur coup ! Voilà un homme qui a continuellement affaire au gouvernement, à ce ministère que préside le maréchal Soult, dont le long pouvoir dura de la fin de 1840 à la fin de 1847. Et le roi aurait connu l’indignité de cet homme, et le maréchal Soult serait l’ancien ministre qui voulait exiger du duc de Rovigo que cet homme fût jugé par un conseil de guerre et condamné ? Et Thiers, M. Aude, M. Labot, tant d’autres, n’auraient été que les victimes de cet homme ? Et les journaux, qui s’entretenaient constamment de cet homme, de ses travaux, de ses publications, n’auraient rien soupçonné, rien dit ? Et les adversaires de cet homme qui avaient tant d’intérêt à le supprimer, ne seraient pas parvenus à savoir sa prétendue faute ? Et tout serait enfin menteur chez cet homme, ses grands travaux qui sont de notoriété publique, l’admirable vie de labeur qu’il a menée de 1833 à 1847, la mémoire vénérée qu’il a laissée en Provence, la gratitude de toute une ville, inscrite encore sur les murs ?

Tel qu’un refrain, je ne puis que répéter ce que j’ai déjà dit. Comment m’expliquera-t-on cela, et n’est-il pas de toute évidence que mon père avait justifié sa conduite et qu’il ne restait rien de ce qu’on avait eu peut-être à lui reprocher ?

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En terminant, j’utiliserai un dernier document qui prouve, sans contestation possible, que la manœuvre pour salir la mémoire de mon père n’a pas été l’idée ni l’acte spontané, passionné d’un seul, mais le long complot, le crime abominable, mûrement réfléchi de plusieurs.

J’ai déjà démontré que la communication du dossier de mon père au colonel Henry n’avait pu avoir lieu sans un ordre du général Gonse. Derrière celui-ci, étaient sûrement le général de Boisdeffre et le général Billot, le ministre de la guerre en personne. Dans cette affaire, comme dans beaucoup d’autres, les chefs ont connu les agissements d’Henry, l’ont laissé faire, s’ils ne l’ont pas poussé à faire. En voici la preuve.

Le 29 avril 1898, La Patrie reproduisait un article envoyé de Paris au Patriote, de Bruxelles, dans lequel se trouvait ce passage :

" On se demande ce qu’attend le général de Boisdeffre pour écraser d’un seul coup ses adversaires qui sont en même temps les ennemis de l’armée et de la France. Il lui suffirait pour cela de sortir dès aujourd’hui une des nombreuses preuves que l’état-major possède de la culpabilité de Dreyfus, ou même de publier quelques-uns des nombreux dossiers qui existent, soit au service des renseignements, soit aux archives de la guerre, sur plusieurs des plus notoires apologistes du traître ou sur leur parenté. "

Je crois que je suis désigné clairement et que la menace de divulguer le dossier de mon père se trouve là publique, éclatante. Or on n’était alors qu’au 20 avril. Ce fut quatre semaines plus tard, le 23 et 25 mai, que le Petit Journal commença la campagne, et il ne donna les prétendues lettres Combe que le 18 juillet. Ainsi donc, il y avait plus de deux mois et demi que les journaux amis du général de Boisdeffre étaient prévenus et qu’ils le sommaient d’utiliser les petits papiers qu’ils savaient entre ses mains.

Les chefs, et non pas Henry seulement, tenaient prêtes les prétendues lettres Combe, et s’ils ne commentaient pas tout de suite l’ignominie de les publier, ce n’était point qu’ils eussent des scrupules, c’était qu’ils attendaient le moment où la publication serait la plus meurtrière possible. Dans un établissement religieux du quartier de l’Europe, un ancien élève qui, vers ce temps, rendit visite à un Père, son professeur autrefois, reçut de sa bouche cette bonne nouvelle : " Oh ! Zola, il n’est plus à craindre, il est fini, nous avons de quoi le tuer ! "

Les pauvres gens !! Ils ne savaient même pas, en allant réveiller mon père dans sa tombe, quel homme d’intelligence et de travail, d’activité et de bonté ils allaient en faire sortir. Ils ne lui en voulaient point, à lui, ils n’avaient que l’idée de m’assassiner, moi. Ce n’était qu’un mort, on pouvait l’outrager, il ne répondrait pas. Leur noire ignorance ne s’était même pas inquiétée de savoir quel mort ils choisissaient, si ce n’était pas un mort difficile dont la mémoire évoquée pourraient les confondre. Non ! ils culbutaient en pleine boue, s’en éclaboussaient eux-mêmes, en voulant en couvrir les autres, tandis qu’ils se débattaient, éperdus, dans leur terreur du châtiment. Et voilà que le mort, réveillé, s’est fait leur accusateur.

Dans l’affaire Dreyfus, pour maintenir l’innocent à l’île du Diable et pour sauver du bagne les bourreaux et les faussaires, ils se sont rendus coupables de bien des infamies, mais celle qu’ils ont commise dans le but de me déshonorer en déshonorant la mémoire de mon père, a été assurément la plus bête, la plus sale et la plus lâche.

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REPONSE A L’ASSIGNATION

LETTRE A MONSIEUR LE MINISTRE DE LA GUERRE

En réponse à mes accusations contre vous, contre vos pairs et vos subordonnés, vous me faites citer à comparaître devant le jury de la Seine, le 7 février prochain.

Je serai au rendez-vous.

J’y serai pour un débat loyal, au grand jour.

Mais vous n’avez sans doute pas lu mon acte d’accusation monsieur le Ministre. Quelque scribe vous aura dit que, j’avais seulement accusé le conseil de guerre "d’avoir rendu une sentence inique  ", "d’avoir couvert une illégalité, par ordre en commettant le crime juridique d’acquitter sciemment un coupable ".

Cette affirmation n’aurait pas suffi à mon besoin de justice. Si j’ai voulu la discussion en pleine lumière, c’est que j’ai désiré faire éclater aux yeux de la France, entière la vérité, toute la vérité.

C’est pourquoi j’ai complété les accusations qu’il vous a plu de relever, aux termes de l’acte de l’huissier Dupuis, par d’autres accusations moins formelles, non moins claires, non moins décisives.

J’ai dit :

J’accuse le lieutenant colonel Du Paty de Clam d’avoir été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient, je veux le croire, et d’avoir ensuite défendu son œuvre néfaste, depuis trois ans, par les machinations des plus saugrenues et les plus coupables.

J’ai dit :

J’accuse le général Mercier de s’être rendu complice, tout au moins par faiblesse d’esprit, d’une des plus grandes iniquités du siècle.

J’ai dit :

J’accuse le général Billot d’avoir entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus et de les avoir étouffées, de s’être rendu coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major compromis.

J’ai dit :

J’accuse le général de Boisdreffe et le général Gonse de s’être rendus complices du même crime, l’un sans doute par passion cléricale, l’autre peut-être par cet esprit de corps qui fait des bureaux de la guerre l’arche sainte, inattaquable.

J’ai dit :

J’accuse le général de Pellieux et le comandant Ravary d’avoir fait une enquête scélérate, j’entends par-là une enquête de la plus monstrueuse partialité, dont nous avons, dans le rapport du second, un impérissable monument de naïve audace.

J’ai dit :

J’accuse les trois experts, en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard, d’avoir fait des rapports mensongers et frauduleux, à moins qu’un examen médical ne les déclare atteints d’une maladie de la vue et du jugement.

J’ai dit :

J’accuse les bureaux de la Guerre d’avoir mené dans la presse, particulièrement dans l’Eclair et dans l’Echo de Paris, une campagne abominable, pour égarer l’opinion et couvrir leur faute.

Relisez ces textes, monsieur le Ministre, en tout en pensant a qu’il vous plaira de mon audace, reconnaissez que je n’ai péché ni par le manque de précision ni par défaut de clarté.

Et, si vous êtes obligé de le reconnaître, et si, dans votre silence prudent, tout le monde doit avec moi le reconnaître, dites-moi pourquoi aujourd’hui, après cinq jours de méditation, de consultation, d’hésitation, de tergiversation, vous vous précipitez dans une reculade.

Comment ! Je peux écrire que monsieur le lieutenant colonel Du Paty de Clam a été l’ouvrier diabolique de l’erreur judiciaire, en inconscient peut être, et qu’il a défendu son œuvre par des machinations les plus coupables, je puis le dire, et on n’ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.

Je puis écrire que le général Mercier, s’est rendu coupable d’une des plus grandes iniquités du siècle, et on n’ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.

Je puis écrire que vous, monsieur le général Billot, vous avez eu entre les mains les preuves certaines de l’innocence de Dreyfus, que vous les avez étouffées, que vous vous êtes rendus coupable de ce crime de lèse-humanité et de lèse-justice, dans un but politique et pour sauver l’état-major. Et vous n’osez pas, vous ministre de la Guerre, pour l’avoir écrit, me poursuivre.

Je puis écrire que le général de Boisdreffe et le général de Gonse se sont rendus complices du même crime, et on n’ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.

Je puis écrire que le général de Pellieux et le commandant Ravary avaient fait une enquête scélérate, et on n’ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.

Je puis écrire que les trois experts en écritures, les sieurs Belhomme, Varinard et Couard avaient fait des rapports mensongers et frauduleux, et n’osant pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre en Cour d’assises, ont torture la loi et on m’assigne en police correctionnelle.

Je puis écrire que les bureaux de la Guerre avaient mené dans la presse une campagne abominable afin d’égarer l’opinion et de couvrir leurs fautes, et l’on ose pas, pour l’avoir écrit, me poursuivre.

J’ai dit ces choses, et je les maintiens. Est-il vraiment possible que vous n’acceptez pas la discussion sur des accusations aussi nettement formulées, non moins graves pour l’accusateur que pour les accusés.

Je croyais trouver devant moi monsieur le colonel Du Paty de Clam, monsieur le général Mercier, monsieur le général de Boisdeffre et monsieur le général de Pellieux et monsieur le commandant Ravary, avec les trois experts en écritures.

J’ai attaqué loyalement, sous le regard de tous : on n’ose me répondre que par les outrages des journaux stipendiés et que par les vociférations des bandes que les cercles catholiques lâchent dans la rue. Je prends acte de cette obstinée volonté de ténèbres, mais je vous avertis, en toute loyauté, qu’elle ne vous servira de rien.

Pourquoi vous n’avez pas relevé toutes mes accusations, je vais vous le dire :

Redoutant le débat de la lumière, vous avez recours, pour vous sauver, à des moyens de procédure. On vous a découvert, dans la loi du 29 juillet 1881, un article 52 qui ne me permet d’offrir la preuve que les faits "articulés et qualifiés dans la citation ". Et maintenant vous voilà bien tranquille, n’est-ce pas ?

Contre le colonel Du Paty de Clam, contre le général Mercier, contre le général de Boisdeffre et le général Gonse, contre le général de Pellieux et le commandant Ravary, contre vos experts et contre vous-même, vous pensez que je ne pourrai pas faire la preuve. Eh bien ! Vous vous trompez ; je vous en avertis d’avance : on vous a mal conseillé.

On avait songé d’abord à me traduire en police correctionnelle ; et l’on n’a point osé, car la Cour de cassation aurait culbuté la procédure.

Ensuite, on a eu la pensée de traîner les choses en longueur par une instruction, mais on a craint de donner ainsi un nouveau développement à l’affaire et d’accumuler contre vous une masse écrasante de témoignages méthodiquement enregistrés.

Enfin, en désespoir de cause, on a décidé de m’imposer une lutte inégale, en me ligotant d’avance, on vous assurer, par des procédés de basche, la victoire que vous n’attendez sans doute pas d’un libre débat.

Vous avez oublié que je vais avoir pour juges douze citoyens français, dans leur indépendance.

Je saurai vaincre la force de la justice, je ferai la lumière dans les consciences par l’éclat de la vérité. On verra, dès les premières notes, les procédurières balayées par l’impérieuse nécessité de la preuve. Cette preuve, la loi m’ordonne de la faire, et la loi serait menteuse si, m’imposant ce devoir, elle m’en réfutait les moyens.

Comment ferai-je la preuve, des accusations énervantes que vous relevez contre moi, si je ne pouvais montrer l’enchaînement des faits et si l’on m’empêchait de mettre l’affaire en pleine clarté.

La liberté de la preuve, voilà la force où je m’attache ?

(L’Aurore, 22 janvier 1898)

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UNE NOUVELLE IGNOMINIE

Mon intention formelle était de me taire jusqu’au nouveau procès qui doit se juger à Versailles. Je trouvais cela correct ; et d’ailleurs, ce que j’ai à dire maintenant, je me réserve de le dire à mes juges.

Mais dans la guerre au couteau qui m’est faite pour ma grande faute d’avoir simplement voulu la vérité et la justice, il vient de se commettre une nouvelle ignominie, qui soulève ma conscience d’un tel cri d’indignation, que j’ai besoin de le jeter ce cri, à tous les honnêtes gens de France et du monde entier.

On se rappelle, lors du premier procès, le choix long et pénible que le ministre de la Guerre avait fait, parmi les sept à huit cents lignes de ma "Lettre au Président de la République ", dans les quinze lignes qu’il s’agissait de déférer à la Cour d’assises, sans courir le risque redouté d’explications franches et de pleine lumière. La preuve, la terrible preuve, telle était l’épouvante ; et le problème à résoudre était de m’empêcher de faire la preuve, malgré la loi formelle, tout en gardant du délit l’indispensable pour obtenir une condamnation. Le petit jeu consistait à se mettre à l’abri derrière un article qui ne permet la preuve que des faits relevés dans l’assignation. De là, les quinze lignes extraites, avec soin, de façon à limiter mon droit, à m’empêcher de la prouver, par exemple l’illégalité certaine qui a fait de la condamnation de Dreyfus la plus monstrueuse des iniquités. Et cette hypocrisie flagrante dans les poursuites, cette basse procédure de jésuitisme et d’obscurité avait indigné, déjà tous les esprits justes.

Eh bien ! pour le second procès, la manœuvre est plus honteuse, plus abominable encore. Car il paraît que le premier travail d’élimination avait été fait d'une façon trop honnête. On avait accepté trop de mots, trop de leçons de ma lettre, on avait, sans le vouloir, laissait des portes par lesquelles pouvait pénétrer l’éblouissante lumière de la vérité ; et quel désastre, si la question des pièces secrètes avait pu être posée à certains témoins, qui en auraient affirmé la communication au conseil de guerre de 94, en dehors de l’accusé et de la défense ! Mes adversaires doivent en frissonner, depuis qu’ils ont lu, dans le rapport de M. Le conseillé Chambareaud, la façon dont nous avions dû nous y prendre pour user de notre droit qui était, en nous appuyant sur les termes de l’assignation en eux-mêmes, de prouver l’innocence de Dreyfus, comme nous avons prouvé la culpabilité d’Esterhazy.

Effroyable péril ! Puisqu’on nous poursuivit de nouveau, nous allions donc user de ce droit. C’était l’illégalité constatée, la révision certaine, cette révision que la Cour de cassation attend. Et que faire pour reculer encore, pour échapper à cette menace de lumière, pour nous garrotter davantage, de façon à nous frapper en toute sécurité mais sans nous permettre au mouvement ? Oh ! c’est bien simple, rogner encore, ne garder de mes quinze lignes que trois lignes, ne prendre des mes six colonnes d’accusations que ce membre de phrase : " Un conseil de guerre vient par ordre d’oser acquitter un Esterhazy, soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ".

Oui, ils en sont à discuter jusque-là, cette manœuvre indigne d’isoler quelques mots, et tout cela pour m’attendre à ce guet-apens, mais ils espèrent m’étrangler, sans que je puisse jeter un cri. Eh bien ! je dis que ces façons d’appeler les gens en justice ressemblent fort à des assassinats. On ne commence pas à bâillonner les gens, lorsqu’on les convoque pour se défendre. Je dénonce à la France, je dénonce à l’univers civilisé cette ignominie nouvelle, l’aveu et la reculade qui s’établit cyniquement dans le choix des trois lignes de la nouvelle assignation, ensuite dans les quinze lignes de la première. Pourquoi donc n’en avoir gardé que trois, si ce n’est dans la terreur de voir les autres me permettre de faire la preuve de ma droiture et de ma bonne foi ? Et j’ajoute que de toutes les manières d’agir, plus tard, quand l’Histoire les dira, soulèveront l’exécration du monde entier.

Alors maintenant, les voilà bien tranquilles. Ils rient et se frottent les mains. Grand merci à monsieur le conseiller Chambareaud, qui les a prévenus ! Bâillonnés et garrottés, les accusés et leurs défenseurs ! Plus moyen de parler de Dreyfus, de son innocence, de l’effroyable illégalité du procès n’est pas pour demain. Et ils exultent !

Moi, à leur place, je ne serais pas si rassuré. Trois lignes, c’est encore beaucoup. Je dirai même que c’est trop. Qui sait, dans ces trois lignes, s’il ne va pas brusquement se déclarer une fenêtre, laissant passer le libre soleil ? " Un Esterhazy " me semble menaçant. Et puis, que dites-vous de " soufflet suprême à toute vérité, à toute justice ? " Est-ce que cela ne contient pas aussi bien l’affaire Dreyfus que l’affaire Esterhazy ? Décidément, s’il y a un troisième procès, ce qui est fort possible, il faudra s’en tenir à une seule ligne ; et encore un seul mot serait d’un choix plus prudent.

Ainsi, voilà toute la louche invention que ces gens ont trouvée pour arrêter la vérité en marche. Et, du coup, ils s’imaginent peut-être nous avoir anéantis, m’avoir fermé la bouche à jamais. Ils sont fous, les furieux galopent désormais derrière eux et leur soufflent la démence. Mesurez donc le chemin que la vérité a fait en quelques semaines. La vérité ! mais on ne peut la vaincre ; elle est l’indomptable, l’inexpugnable, elle sortira davantage du silence même où l’on cherche à nous murer ! Mais, si l’on me condamne, elle renaîtra plus large et plus farouche de l’abomination même de la peine dont on me frappera ! Mais, derrière moi, si l’on me supprime, elle soulèvera les pavés, elle fera pousser de chacun d’eux un vengeur du droit opprimé, souffleté ! Mais si ce n’est demain, dans un mois, dans un an, dans dix ans, elle clouera au poteau d’infamie tous ceux qui ont travaillé pour le mensonge et la violence, contre la vérité et l’iniquité.

(L’Aurore 14 avril 1898)

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LETTRES AU GENERAL DE GALLIFFET

ET A MONSIEUR WALDECK-ROUSSEAU

Mercredi, le procès que monsieur Ernest Judet m’a intenté en dénonciation calomnieuse doit être plaidé à la neuvième chambre. Et à la veille de ce procès, je crois nécessaire de publier la lettre que j’ai écrite au général de Galliffet, les deux lettres de lui que j’ai reçues en réponse, et enfin la lettre que je viens d’adresser à monsieur Waldeck-Rousseau.

A Monsieur le général de Galliffet,

ministre de la Guerre

Monsieur le Ministre,

J’ai l’honneur de porter à votre connaissance les faits suivants.

Un rédacteur du Petit Journal, monsieur Ernest Judet, au moment où je dois comparaître devant le jury de Versailles, a publié deux articles diffamatoires contre la mémoire de mon père, dans lesquels il a cité des prétendues lettres du colonel Combe, où mon père, lieutenant à la légion étrangère, et se trouvant en Algérie (1832) était violemment accusé d’avoir détourné une somme, faisant partie de la caisse du régiment.

Le 3 août 1898, j’ai argué ces lettres de faux et dénoncé monsieur Ernest Judet comme ayant fait usage de faux. Le juge d’instruction monsieur Flory, chargé d’instruire cette affaire, a rendu une ordonnance par laquelle il a déclaré qu’il n’y avait pas lieu de poursuivre en dénonciation calomnieuse, affaire encore pendante aujourd’hui.

Je me permets, monsieur le Ministre, de m’adresser à vous pour que vous donniez les moyens de défendre la mémoire de mon père, en me défendant moi-même... Et j’attire votre attention sur le cas très grave que soulève la question, au point de vue général de l’honneur militaire dont vous avez la garde.

Admettons un instant que les lettres du colonel Combe, soient authentiques, ou du moins quelles n’aient pas été forgées de toutes pièces. Il est certain dès lors qu’elles ont été volées aux archives du ministère de la guerre et remises à monsieur Ernest Judet, pour l’usage diffamatoire qu’il en a fait. Vous n’ignorez pas que les dossiers secrets des officiers sont sacrés, qu’on ne les communique même pas aux familles, qu’il y a là un pacte de silence, qu’on ne peut rompre, sans que cette sécurité soit détruite dans le commandement. Et, devant ce détournement de pièces, qui aurait eu lieu pour servir la plus basse vengeance, je vous demande formellement une enquête. Il a pu être volé au ministère de la Guerre et porté à un journal pour qu’il en fasse une arme ignoble et lâche dans une querelle politique.

Toujours dans le cas où ce dossier existerait, je vous demande, en outre, monsieur le Ministre, qu’il me soit immédiatement communiqué. Il serait vraiment monstrueux que l’on l’ait ouvert pour un adversaire sans scrupule et qu’on le refuse pour moi, qu’on en refuse la communication au fils de l’homme, mort il y a plus d’une moitié de siècle, dont on a violé la sépulture. Puis, un dossier n’est pas fait seulement de deux lettres accusatrices. Mon père n’a subi aucune condamnation. Il y aurait donc eu un non-lieu ; et, de ce cas, n’ai-je pas le droit de connaître toute l’enquête qui aurait abouti à ce non-lieu ? Comment, l’accusation est produite à grands fracas, et l’on me refuserait la défense, on enfouirait de nouveau le dossier, sous le prétexte qu’il est secret, que personne, pas même moi, ne peut le connaître ! Un pareil jésuitisme est impossible, il faut que le dossier me  soit remis tout entier, s’il est vrai qu’il y a un dossier.

Moi, je le nie encore, et j’ai donc l’honneur, monsieur le Ministre, de formuler nettement ma demande. Dans le cas où existerait le dossier dont le Petit Journal a publié deux pièces, je vous prie de m’autoriser le plus tôt possible à en prendre l’entière connaissance. Et s’il s’agit d’une exception, si la question ne peut être tranchée par vous, veuillez la soumettre au Conseil des Ministres. Il ne s’agit pas seulement pour moi d’apporter des faits nouveaux au tribunal qui doit me juger sur le délit de dénonciation calomnieuse. J’ai surtout le devoir sacré de défendre la mémoire de mon père, salie bassement pour éviter le bagne à une bande de menteurs et de faussaires.

Veuillez, monsieur le Ministre, agréer l’assurance de ma haute considération.

Emile Zola

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Paris, 9 décembre 1899.

MINISTERE REPUBLIQUE FRANCAISE

DE LA GUERRE

Cabinet

du Ministère Paris, le 14 décembre 1899

N° 1215

Monsieur,

J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre lettre du 9 décembre courant par laquelle vous demandez :

1° qu’une enquête soit faite dans le but de découvrir comment et par qui M. Judet, rédacteur au Petit Journal, aurait eu communication du dossier personnel de votre père, qui servait comme lieutenant dans la Légion étrangère, en 1832 ;

2° Que ce dossier vous soit communiqué ;

Je donne des ordres pour qu’il soit procédé immédiatement à l’enquête que vous avez sollicitée, et je vous ferai connaître les résultats auxquels elle aura abouti.

En ce qui concerne votre deuxième demande, je ne puis que m’en référer à la réponse qui vous a été faite le 13 juillet 1898 par un de mes prédécesseurs relativement au même objet, c’est-à-dire que les dossiers personnels des officiers déposés dans les archives administratives du ministère de la Guerre sont des dossiers secrets, constitués uniquement en vue des besoins administratifs et qui ne peuvent être communiqués à des tiers, même aux familles des intéressés.

Recevez, Monsieur, l’assurance de ma considération la plus distinguée.

GALLIFFET

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MINISTERE REPUBLIQUE FRANCAISE

DE LA GUERRE

Cabinet

du Ministre Paris, le 16 décembre 1899

N° 1215

Monsieur,

Pour faire suite à une lettre du 14 décembre courant, j’ai l’honneur de porter à votre connaissance les résultats de l’enquête à laquelle j’ai fait procéder, conformément à la demande que vous m’avez adressée, le 9 décembre, pour découvrir comment et par qui M. Judet, rédacteur au Petit Journal, aurait pu avoir communication du dossier de votre père, M. François Zola, conservé aux archives du ministère de la Guerre.

En premier lieu, cette enquête a permis d’établir que des deux lettres du Colonel Combe, reproduites dans le numéro du Petit Journal, en date du 18 juillet 1898, celle désignée sous la rubrique "deuxième lettre du colonel Combe ", figure seule au dossier du M. François Zola. Il n’y existe aucune trace de l’autre lettre désignée sous la rubrique  première lettre du colonel Combe ".

En second lieu, il résulte de la déclaration très nette du sous-chef du bureau des archives, que le dossier de M. François Zola lui a été demandé en 1897 et a été remis par lui à l’officier du ministère qui, en raison de ses attributions, avait qualité pour prendre communication des dossiers conservés aux archives. Le dossier a d’ailleurs été réintégré quelques temps après.

Cet officier étant actuellement décédé, il n’est plus possible de connaître les motifs qui l’ont porté à consulter ce dossier, et qui, seules auraient pu permettre de vérifier le bien ou le mal fondé d’une opération que rien ne pouvait justifier.

C’est d’ailleurs, peut-être, à la suite de ce fait, que l’un des mes prédécesseurs prit, au mois de juin 1898, une décision interdisant la communication d’aucun dossier déposé aux archives administratives, sans un ordre écrit signé du ministre.

Recevez, Monsieur, l’assurance des mes sentiments les plus distingués.

GALLIFFET

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A MONSIEUR WALDECK-ROUSSEAU

MINISTRE DE L’INTERIEUR, PRESIDENT DU CONSEIL DES MINISTRES

Monsieur le Président,

Je me permets de vous soumettre les documents ci-joints :

La copie d’une lettre que j’ai eu l’honneur d’adresser au général de Galliffet, ministre de la Guerre.

Les copies des deux réponses que le général de Galliffet a bien voulu me faire.

Ces documents vous permettront de vous mettre au courant de la question. Elle est très simple. Mon père aurait un dossier administratif au ministère de la Guerre, comme ayant servi, à titre de lieutenant, dans la Légion étrangère en 1832. Deux pièces de ce dossier, deux lettres du colonel Combe, auraient été volées et remises à M. Ernest Judet, rédacteur du Petit Journal, qui les a rendues publiques, dans un but diffamatoire. Pour défendre la mémoire de mon père, je n’ai donc eu d’autre moyen que de remonter aux sources, en demandant la communication du dossier tout entier s’il existe. Et, à cela, le général de Galliffet me répond que ce dossier ne peut être communiquer, parce que "les dossiers personnels des officiers déposés dans les archives du ministère de la Guerre sont des dossiers secrets, constitués uniquement en vue de besoins administratifs ".

Cette réponse me ferait sourire si j’avais pas le cœur si atrocement serré. Naturellement, les dossiers secrets sont secrets, et si j’ai demandé que le dossier secret de mon père me fut communiqué, c’est justement parce qu’il n’est plus secret, qu’il a été lâchement, bassement communiqué en partie à un journal, pour le plus immonde des besognes. On l’a communiqué à un adversaire, et on ne me le communiquerait pas à moi, fils de l’homme diffamé ! On a fait publier des lettres d’accusation, et on ne me fournirait pas la défense que les autres pièces du dossier doivent contenir !

Nous sommes ici dans l’exception, et dans une exception cruelle, où j’espère avoir pour moi tous les honnêtes gens. Sans doute, je ne demanderais pas à connaître un dossier secret, puisqu’il est entendu qu’on ne le communique pas. Mais je demande à connaître le dossier de mon père, par simple justice, sans que j’aie à parler de générosité.

Or, monsieur le Président, je crois savoir que, parfois, dans des occasions graves, les dossiers personnels de certains officiers ont été remis au président du Conseil des ministres, que vous présidez, la question de la communication que j’ai sollicitée et que le général de Galliffet a cru devoir me refuser, en se basant sur l’usage. Il ne serait se blesser que j’en appelle au gouvernement tout entier, dans un cas où il ne cherche évidemment qu’à couvrir sa responsabilité. A situation exceptionnelle il y a toujours lieu de trouver une solution exceptionnelle. Et c’est pourquoi je fais appel au Conseil des ministres et au Président de la République lui-même, leur demandant de trancher la question en toute dignité et en toute justice. Il est impossible de défendre la mémoire de mon père, dans les conditions spéciales où les cas se pose.

Et veuillez remarquer, monsieur le Président, combien j’ai eu raison d’insister, après la seconde lettre du général Galliffet, dans laquelle il reconnaît que la communication criminelle, d’une pièce d’un dossier secret n’a pu être faite que par un officier, employé au ministère de la Guerre, mort aujourd’hui, que seule la pudeur l’empêche de nommer. Cet officier est le colonel Henry. Et, dès lors, comment ne pas se dire que la "première lettre du colonel Combe ", qui n’est point au dossier, qui n’existe donc pas, est un faux ? et comment ne pas soupçonner que la " seconde lettre " en passant pas les mains d’un faussaire notoire, a dû s’y défigurer ? Pour tout esprit loyal, la communication entière du dossier au fils du diffamé s’impose à la veille du procès que le complice, le juste effort de faire un peu de lumière de ces honteuses ténèbres.

Veuillez, agréer, monsieur le Président, l’assurance de ma haute considération.

Emile Zola

Paris, 16 décembre 1899

J’attends la réponse de M. Waldeck-Rousseau, président du Conseil des ministres.

(L’Aurore, 19 décembre 1899)