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Chronologie de l'affaire - L'engagement d'Emile Zola - Articles, extraits et photos

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Il est de toute évidence que le gouvernement en choisissant la Cour d'assises de Versailles, et surtout en ajournant le procès à la date du 23 mai, a obéit à des volontés politiques.

S'il enlève ainsi l'affaire au jury parisien, c'est qu'il commence à redouter le verdict, troublé dans sa conscience, et qui acquitterait peut-être. Sans doute il veut aussi éviter à Paris une agitation, qui pourrait hâter le triomphe prochain de la justice.

Mais, surtout, le choix de la date du 23 mai est caractéristique. Le gouvernement, en ne déférant pas l'affaire à la session ordinaire qui s'est ouverte à Versailles, dans les délais suffisants, et en la renvoyant à une session extraordinaire et spéciale, a confessé qu'il ne voulait à aucun prix de ce procès pendant la période électorale. Ici, le négoce parlementaire a entravé le cours de la justice. Et ce qui est pis, c'est d'avoir fixé les débats au lendemain même du scrutin de ballottage, car on ne saurait avouer plus tranquillement que, les élections faites, la justice politique peut reprendre son cours.

D'autre part, apparaît l'intention formelle de se débarrasser de l'affaire avant que les Chambres soient réunies. Du 23 mai au 1er juin, on espère bien en finir, bousculer les témoins, éteindre les plaidoiries, condamner les prévenus, de sorte que la nouvelle Chambre en se réunissant, trouve le terrain balayé, la question enterrée. Ce choix de la date du 23 mai n'a aucun sens, si on ne l'explique ainsi par le désir d'étrangler l'affaire entre l'élection et la réunion de la nouvelle Chambre.

Eh bien ! c'est ce qui rend cette date inacceptable, pour les prévenus. Le 23 mai, ils n'auront pas de gouvernement devant eux. C'est à peine si le résultat complet des élections sera connu, de façon qu'on ne pourra même pas prévoir la direction politique du lendemain. Le Sénat sera encore en vacance. La Chambre des députés ne sera pas réunie et n'aura pas même d'existence légale. Le Ministère, selon l'usage, sera démissionnaire. On voit, donc que l'heure choisie, il faut bien y insister, est justement celle d'une sorte d'interrègne, pendant lequel on ne saurait où trouver le gouvernement, si un accident grave nécessitait son intervention. Sans doute, dans une affaire ordinaire, le fonctionnement de la justice est assuré, mais dans une affaire où la politique se trouve être la provocatrice et la directrice, la simple prudence commande aux prévenus de s'assurer toutes les garanties d'ordre et de contrôle.

Personne n'ignore que des journaux officieux et puissants parlent couramment de coup de force, font appel aux mesures violentes, demandent même qu'on rétablisse l'ordre en violant les lois. On donne le plan du Palais de Justice de Versailles.

On ameute les foules, on menace ouvertement les prévenus dans leur liberté et dans leur vie. Et qu'arriverait-il donc si ces menaces se réalisaient, où serait le Sénat, où serait la Chambre des députés, pour connaître les faits et se prononcer ? Convoquer les gens, les menacer de les supprimer, pendant la semaine où la machine gouvernementale sera en réparation, hors d'état de fonctionner, cela semble avoir tout l'air d'un guet-apens, dans lequel il serait trop sot et peu patriotique de se risquer.

Les prévenus n'acceptent donc pas cette date du 23 mai. Cette date, ils la refusent encore plus pour le pays que pour eux-mêmes. En l'acceptant, ils ne veulent pas se rendre les complices peut-être d'un attentat à la légalité : ils veulent, quand ils comparaîtront devant les Assises, que la représentation du pays siège, qu'elle soit témoin, qu'elle puisse intervenir si le droit national était menacé. Ils veulent avoir devant eux un gouvernement issu de la majorité nouvelle et responsable devant elle. Ils veulent enfin que la France soit consciente dans le fonctionnement complet et normal de ses institutions. Et, lorsque prochainement, ces conditions seront réalisées, loin de fuir le débat, ils l'accepteront loyalement, bravement, dans leur unique passion de vérité et de justice. Ils ne se déroberont qu'à un étouffement, ils attendent la lutte décisive en pleine lumière.

(Article extrait des cahiers naturalistes)

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EXTRAITS DE PAGES D'EXIL

Au cours de son exil en Angleterre en 1898-1899, Emile Zola rédigea des notes qui portent le nom de Pages d'exil. IL y décrit son départ précipité après la décision du justice, son arrivée en Angleterre, ses espoirs et ses désespoirs pour la bonne marche de l'affaire Dreyfus ainsi que ses journées de solitude et les paysages qui l'entourent.

(...) Rendez-vous était donné là [chez Charpentier] aux Clémenceau, pour tenir un dernier conseil. Ils sont arrivés avec Desmoulin. Après discussion, il a été résolu que le meilleur était que je partisse pour Londres, le soir même à neuf heures. Mais ma femme n'était pas prévenue, je ne l'avais pas revue depuis le matin ; et Desmoulin est allé la prévenir. Elle est arrivée fort émue, n'ayant pas osé faire une valise, ne m'apportant qu'une chemise de nuit et d'autres menus objets pliés dans un journal. Et c'est avec tout ce bagage que nous nous sommes rendus, elles et moi, dans le fiacre, à la gare du Nord. Nous étions bouleversés par la rapidité imprévue de ce départ, je lui avait pris une main, que je serrais de tout mon cœur, et nous n'avons échangé que quelques paroles entrecoupées. Charpentier, qui nous suivait dans une autre voiture, a pris mon billet pour Londres. Et ma femme et lui m'ont accompagné au train, où pendant un quart d'heure, ils sont restés, attendant le départ, masquant l'intérieur du wagon, le premier après la locomotive. Quelle séparation brusque ! Ma chère femme, les yeux troubles, les mains jointes et tremblantes, m'a regardé partir.

(...) Et je suis resté sur le pont, regardant les lumières de Calais s'éteindre dans la nuit. Je confesse que des larmes m'étaient montées aux yeux et que jamais mon pauvre être n'avait encore éprouvé une tristesse pareille. Certes, cette patrie, je ne croyais pas la quitter pour toujours, je savais que je reviendrais dans quelques mois, qu'il n'y avait là qu'un départ nécessité par une tactique de procédure. Mais tout de même, quelle abominable chose, n'avoir voulu que le bon renom de la France généreuse et libre, et se trouver forcé de fuir ainsi, avec une chemise de nuit pliée dans un journal ! Puis, cette France, elle était à ce point empoisonnée et égarée par la presse immonde, qu'il me semblait encore l'entendre me huant, moi qui n'ai jamais travaillé qu'à sa gloire, moi qui n'ai voulu être que le soldat de sa véritable grandeur parmi les peuples (...).

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EXTRAITS DES ARTICLES SUR FRANCOIS ZOLA

Je réunis ici les articles que j'ai écrits pour défendre la mémoire de mon père, à la suite des immondes attaques dont on a tenté de la salir. Ils appartiennent à l'affaire Dreyfus, car ce n'était ni mon père ni moi qu'on cherchait à déshonorer, c'était simplement en moi le justicier, le porteur de torche qui voulait la pleine lumière.

Ces articles sont bien insuffisants, je compte écrire tout un volume pour glorifier mon père. Depuis longtemps, j'en ai le projet. Mais, à mon âge, sous l'obsession des œuvres qui me hantent encore, parfois la crainte me vient de ne plus trouver le temps de réaliser mes rêves les plus chers. Et, tout au moins, ces articles seront là, ils diront l'indispensable, si la vie ne me permettait pas de les compléter.

Le premier article : Mon père, a paru dans l'Aurore, le 28 mai 1898, au lendemain de l'ignoble attaque. Les trois autres, réunis sous le titre : François Zola, ont paru dans l'Aurore également, le premier le 23 janvier 1900, le second le 24 janvier, et le troisième le 31. On y trouvera les faits et les dates permettant de suivre et de comprendre toute l'affaire judiciaire qui s'est déroulée. Et j'ajouterai simplement que, poursuivi pour dénonciation calomnieuse par l'insulteur de mon père, que j'avais accusé d'usage de faux, je fus acquitté le 31 janvier 1900, acquittement qui était comme la condamnation des artisans d'outrages et de mensonges.

E. Z.

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(...) C'est en 1839 seulement que mon père épousa ma mère, à Paris: un mariage d'amour, une rencontre à la sortie d'une église, une jeune fille pauvre épousée pour sa beauté et pour son charme. Je naissais l'année suivante ; et, à peine âgé de sept ans, je me revois derrière le corps de mon père, l'accompagnant au cimetière, au milieu du deuil respectueux de toute une ville. C'est à peine si j'ai d'autres souvenirs de ma petite enfance. Et je n'ai eu, pour le respecter, pour l'aimer, que le culte que lui avait gardé ma mère, qui continuait à l'adorer comme un dieu de bonté et de délicatesse (...)

C'est dans cette religion que j'ai été élevé. Et au François Zola de 1830, le prétendu coupable que personne des nôtres n'a connu, qu'on s'efforce de salir d'une façon infâme, uniquement pour me salir moi-même, je ne puis qu'opposer le François Zola tel que notre famille, tel que toute la Provence l'a connu, dès 1833, époque à laquelle il est venu se fixer à Marseille (...)

Les pauvres gens ! Ils ne savaient même pas, en allant réveiller mon père dans sa tombe, quel homme d'intelligence et de travail, d'activité et de bonté ils allaient en faire sortir. Ils ne lui en voulaient point, à lui, ils n'avaient que l'idée de m'assassiner, moi. Ce n'était qu'un mort, on pouvait l'outrager, il ne répondrait pas. Leur noire ignorance ne s'était même pas inquiétée de savoir quel mort ils choisissaient, si ce n'était pas un mort difficile, dont la mémoire évoquée pourrait les confondre. Non ! ils culbutaient en pleine boue, s'en éclaboussaient eux-mêmes, en voulant en couvrir les autres, tandis qu'ils se débattaient, éperdus, dans leur terreur du châtiment. Et voilà que le mort, réveillé, s'est fait leur accusateur.

Dans l'affaire Dreyfus, pour maintenir l'innocent à l'île du Diable et pour sauver du bagne les bourreaux et les faussaires, ils se sont rendus coupables de bien des infamies, mais celle qu'ils ont commise dans le but de me déshonorer en déshonorant la mémoire de mon père, a été assurément la plus bête, la plus sale et la plus lâche.

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